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Festival de Cannes 2022 – Jour 7

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Amandiers, plastique et Don Juan

La méthode Chéreau

Est-il si important de dire que le ciel est voilé et qu’il fait légèrement frais à 7h30 lorsque les valeureux festivaliers prennent déjà les salles d’assaut. Du coup, j’ai attrapé un rhume car bien sûr la climatisation est en activité comme s’il faisait 40° dehors, pas de chance ! Salle Louis Lumière, à 8h30 lorsqu’on ouvre enfin les portes, on dirait que le théâtre vibre encore de l’émotion de la veille au soir pour la montée des marches de l’équipe emmenée par Valeria Bruni Tedeschi pour son film Les Amandiers. Je me sens un peu solitaire au milieu de tous ces spectateurs et d’autant plus étonné que, d’habitude, j’adore les films de Valeria Bruni Tedeschi. Mais là, comment dire ? Une sensation de déjà-vu, d’hystérie sur-jouée de la part de tous ces jeunes acteurs et actrices qui miment la vie des années 80 à l’école de théâtre que Patrice Chéreau avait créée à côté du théâtre des Amandiers et dont il avait confié la direction à Pierre Romans, son ami et amant, mais aussi parfois son souffre douleur. La force de ce film est de revenir sur les souvenirs romancés de la jeune Valeria qui a eu la bonne idée de confier le rôle de Stella à Nadia Tereszkiewicz, une jeune actrice qui monte et qui parvient à l’incarner avec force et sensibilité. On sait que les comédiens peuvent être impudiques et égocentriques, et c’est aussi ce qu’elle veut montrer à travers ces années d’apprentissage dans le clan Chéreau avec ses rivalités, ses amours, ses voyages notamment chez Lee Strasberg à New York pour se former à l’Actor’s Studio. Mais nulle compassion ni vain attendrissement ainsi que Valeria Bruni Tedeschi en a l’habitude puisqu’elle n’hésite pas à montrer sa famille telle qu’elle la ressent. Ici du reste, sa mère, Marisa Borini, apparaît un peu à l’écran puisqu’elle fait partie du jury des professionnels qui font passer les oraux de l’entrée à l’école. Elle a d’ailleurs cette réplique inoubliable en s’adressant à la candidate, elle lui demande de parler plus fort car elle est un peu sourde. Manière pour Bruni Tedeschi de faire remarquer que, dans le cinéma français, on comprend de moins en moins les comédiens qui n’articulent plus. La faiblesse du film vient d’ailleurs de ce qui fait sa force paradoxalement. Il est peut-être un peu trop long, un peu trop virevoltant, beaucoup moins drôle que ses films précédents. Pourtant le milieu du théâtre est bien vu à travers notamment les relations avec le metteur en scène et les difficultés pour monter une pièce de Tchekhov qui va en fait la révéler. Le choix de Louis Garrel pour incarner Chéreau est peut-être une erreur de casting, mais il relève le défi avec beaucoup de talent, mais trop de froideur. L’histoire d’amour de la jeune Stella avec un toxico toxique est un peu trop prégnante, mais cependant bouleversante d’autant que la réalisatrice est parvenue avec dignité à faire revivre l’angoisse de ces années sida alors qu’il n’existait encore aucune thérapie. Dans le casting de la grande famille tentaculaire du cinéma français, je demande la fille de Vincent Lindon, le président du jury. Eh bien, Suzanne Lindon y figure dans le rôle d’une comédienne arriviste et cependant naïve. Un atout pour la Palme ?

 

 

Un Don Juan chanté mais pas enchanté

Sitôt ce film fini, nous voici – hasard du planning – dans la salle Debussy avec les films de Cannes Première. Un autre film qui aborde à son tour le thème du théâtre mais d’une manière différente et autrement moins intéressante. Quatrième centenaire de la naissance de Molière oblige, voici une énième revisite du mythe de Don Juan, l’acteur et réalisateur Serge Bozon nous propose un film un peu chanté, un peu joué, mais surtout un peu raté et pénible dans lequel il a convoqué des stars qui ont l’air quand même un peu étonnées de se retrouver dans cet imbroglio. Le film se pose bien sûr comme une réflexion sur l’amour, mais au final devient une manière d’aborder le travail des acteurs. Tahar Rahim, Virginie Efira, Alain Chamfort et Jehnny Beth font ce qu’ils peuvent mais le film patauge un peu, d’autant que, dans les passages chantés, nous sommes bien loin de Jacques Demy et que c’est souvent même assez ridicule comme si on assistait à un mauvais spectacle joué par des amis chers qui, du coup, nous feraient un peu honte. De plus, Tahar Rahim n’est pas un acteur de théâtre et ses prestations dans le rôle de Don Juan sont assez fades, à moins que le réalisateur ne le lui ai expressément demandé. Virginie Efira s’en sort beaucoup mieux dans le rôle d’Elvire même si elle n’a pas l’âge d’avoir suivi les cours de Louis Jouvet. Le scénario joue d’ailleurs de cette inégalité. Bref, un film bancal où l’on s’ennuie passablement puisque les intentions du scénario sont loin d’être très claires. On a compris qu’Alain Chamfort, dont c’est la première apparition au cinéma, joue le rôle inversé du Commandeur, inversé puisqu’il n’apporte pas la mort à Don Juan mais la vie et l’amour de celle qui l’a abandonné et qui n’est autre que sa fille. Mais je mets au défi quiconque d’arriver à bien pitcher ce film.

Le Pakistan à l’honneur

Après un repas presque frugal à l’arrache dans un Monoprix près de la gare, tout sauf glamour, c’est plutôt la surprise du jour avec un film pakistanais, Joyland de Saim Sadiq, présenté dans la salle Debussy, dans le cadre de la sélection Un certain regard. Il ne serait pas étonnant que ce film gagne un prix tant il est intéressant à divers titres. D’abord les films pakistanais sont rares à Cannes et celui-ci, de surcroît, aborde frontalement le monde musulman patriarcal et le transsexualisme. Ensuite, il est magnifiquement interprété, mis en lumière et il dépeint bien une société enfermante de ce type qui tourne autour de l’image du père-patriarche et des relations entre les soeurs, les frères et leurs conjoints. Le film s’attache à la peinture de la famille Rana et surtout du plus jeune fils dont la femme attend un enfant. Il se retrouve un jour par hasard dans une troupe, devient danseur et tombe amoureux de la chanteuse arriviste transsexuelle. Le sujet est loin d’être banal rapporté au Pakistan et le jeune réalisateur, dont c’est le premier long-métrage, mène son projet jusqu’au bout avec courage et talent. Dans le dossier de presse du film, il se confie sur ses méthodes de travail et déclare son amour pour Agnès Varda un peu à l’origine de ce projet. « Mon film culte change chaque semaine mais ces derniers jours, j’ai beaucoup pensé au film Le Bonheur d’Agnès Varda. La première fois que je l’ai vu, j’étais en train de réfléchir à l’idée de Joyland. Ce sera sûrement le premier film que je verrai en rentrant après Cannes. »

 

Affaire Malik Oussekine

Nos frangins est le nouveau film de Rachid Bouchareb dans la sélection Cannes Première. Le cinéaste avait marqué les esprits à Cannes en 2006 avec son film Indigènes. Tous les acteurs masculins du film avaient reçu le prix d’interprétation. Le voici de nouveau au festival pour nous proposer un retour sur l’affaire Malik Oussekine, justement au moment où Disney+ consacre une série à cette bavure policière qui avait divisé la France dans les années 80. On se souvient que, dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, lors des grandes manifestations contre la loi d’orientation dite Devaquet, le jeune Malik Oussekine qui ne participait pourtant pas au mouvement universitaire, avait été tué rue Monsieur-le-Prince par des commandos de policiers motocyclistes et matraqueurs. Rachid Bouchareb arrive à rendre vivante cette période où Mitterrand était président de la République, mais avait dû accepter la cohabitation avec Chirac Premier ministre, et Pasqua ministre de l’Intérieur. Il met l’affaire en parallèle avec une autre bavure qui avait eu lieu à peu près en même temps pour bien montrer les tiraillements de la police française et de ses hommes politiques. En effet, un policier avait abattu le jeune Abdel Benyahia lors d’une rixe en banlieue et la police avait attendu trois jours avant de l’annoncer à la famille pour ne pas ajouter du trouble à l’affaire dite Oussekine. En jouant à la fois sur des images d’archives et une belle reconstitution du Paris de ces années 80, le réalisateur parvient à nous émouvoir, d’autant qu’il s’appuie sur des acteurs impeccables à commencer par Raphaël Personnaz dans le rôle de l’inspecteur Mattei, mais aussi Reda Kateb, Lyna Khoudri et Samir Guesmi.

 

Les deux David

A 22 heures, c’est la montée des marches de l’équipe du film de Cronenberg, Crimes of the future, que tout le monde attend apparemment. Un bug informatique a proposé plus de places que la salle Lumière n’en contient, du coup une bonne quantité de pingouins et de leurs dames dans leurs plus beaux atours ont été obligés de quitter les lieux. Mais pour ce qui me concerne, grave déception. Hugo en parlera mieux que moi dès jeudi. Cependant même si on retrouve les obsessions de Cronenberg pour les corps et leur fusion avec les machines, à la manière d’eXistenZ et de Vidéodrome, l’ensemble fait quand même assez cheap et même série Z. Bref barbant et bavard surtout qu’il y a bien longtemps qu’on a compris qu’il fallait pas manger le plastique… Comme à son habitude, Léa Seydoux fait la moue et semble aussi expressive qu’un droïde et le grand Viggo Mortensen nous ennuie avec sa cape évoquant bien sûr Le Septième Sceau de Bergman. Mais pourquoi ?
Alors rien de tel que la séance de minuit pour les plus courageux qui se sont tapé sept films dans la journée et se laisser embarquer par Moonage Daydream de Brett Morgen, un documentaire arty sur David Bowie : 5 millions d’archives, 3 ans de préparation et deux ans de montage. Demain nous reviendrons sur les cinq films de l’Acid que nous avons vus et, bien sûr, les films du jour, plein de films venus de pays lointains. A demain alors…


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