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Extérieur, nuit (Jacques Bral, 1980)

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En présence de son réalisateur Jacques Bral, retour sur l’envoûtant « Exterieur, nuit » à l’Institut Lumière de Lyon, dans une nouvelle copie remasterisée.

– Ces gens là faut les suivre. Faut les suivre n’importe où.  – Même s’ils vont nulle part ?

Paris, fin des années 70. Paris nocturne, Paris blafarde, magnifique mais abimée. Deux types s’accrochent à une fille, Cora (Christine Boisson), chauffeuse de taxi incandescente qui les réchauffera un peu, les brûlera aussi. Eux ,c’est Bony (André Dussollier), écrivain frappé du syndrome de la page blanche, et Léo (Gérard Lanvin), zicos qui vient squatter chez son pote après avoir laissé en plan sa copine. Ils boivent, discutent, se baladent, travaillent un peu… Sans plus. Jamais ils ne se sont sentis plus vivants que près de Cora. Chacun à leur manière, ils l’aiment. Léo, démesurément, comme un amour de cinéma. Bony, comme l’inattendu qui vient réveiller une vie morne, une vie de glande. Jacques Bral l’a bien rappelé à la salle conquise de l’Institut Lumière de Lyon, le 24 février dernier : ces deux grands garçons ne sont pas des loosers, "tout au plus des glandeurs". Sourires.
 
  
 
Découvrir un film en salle trente années après sa première sortie est une expérience particulière. Surtout pour un film comme Extérieur, nuit, quand il semble si installé dans une époque. Celle morose d’une grisaille urbaine qui tarde à se remettre de la gueule de bois de mai-68, mais qui dès la nuit tombée, derrière chaque lampadaire redevient sublime. Si l’émotion est toujours bien là aujourd’hui, c’est qu’à aucun moment Extérieur, nuit ne se laisse regarder de loin poliment. Trente ans après, la place réservée au spectateur est toujours là, au plus près des personnages, au milieu même de ce ménage à trois heureux, mélancolique et paumé. Tout paraît si simple qu’on en oublie la puissance de la mise en scène, de la photographie de Pierre-William Glenn et de l’écriture. Chaque scène est si précisément pensée, travaillée, qu’elle en devient évidente. La magnifique version remasterisée à l’occasion du festival Lumière 2009 de Lyon, présentée ici pour sa réexploitation, rend encore plus intense cette évidence. L’évidence d’une nuit électrique dans laquelle errent des protagonistes sans but ni passé. Si ces gens vont nulle part, Bral nous persuade qu’ils ont raison d’y aller.
 
 
Pas vraiment identifiable, leur mélancolie, leur nostalgie, devient pourtant rapidement la nôtre. Déjà nostalgiques de l’instant qu’ils vivent, ils dévorent à pleines dents chaque seconde de ces nuits. Chaque centimètre de pellicule. Suspendue mais raccrochée à rien, la liberté du film est la leur, mais semble tellement fragile qu’elle a forcement un prix. Quand lors d’une nuit arrosée, Léo, poussé par la beauté du moment, avoue son amour à Cora, la jeune femme se braque. Sortie de son taxi, au milieu de la circulation parisienne, elle s’allume une cigarette et se persuade de n’avoir rien entendu. Réfugiée dans un présent qui par sa dureté la protège, Cora, malgré ses rêves de voyage, ne peut se projeter ailleurs. Son avenir avec Léo ou Bony, n’existe pas. On pense alors aux ballades de Belmondo et Karina chez Godard ou même aux volutes de Wong Kar-Wai. Le grain de ce présent a cela de beau qu’il n’a pas de suite. Éphémère, évidente, la beauté reste alors à jamais celle de ces nuits d’errance ; celle de Christine Boisson, bouleversante, qui vampirise chacune des scènes où elle apparaît et laisse en suspens les autres.
 
Trente années nous séparent de l’année 1980, mais notre présent est bien là, aussi vivant que le leur. Nos nuits, trop courtes, sont également les mêmes. Le film de Jacques Bral, lui, résiste, et semble ne jamais vouloir devenir un classique. Tant mieux.


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