Rencontre avec Eugène Green

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A l’occasion de la sortie de « La religieuse portugaise » rencontre avec Eugène Green

Lisbonne ?

Justement, j’ai un point de vu assez personnel sur ce sujet. On le traduit parfois par mélancolie ou nostalgie, mais c’est quelque chose de plus vaste que ça, parce que c’est à la fois un regret du passé et aussi un désir de ce qui doit venir. Et du coup, comme c’est la rencontre du passé et de l’avenir dans le présent, c’est, pour moi, le présent dans sa plénitude. C’est le présent qui m’intéresse dans tout ce que je fais. Retrouver la plénitude du présent qui concentre tout ce qui a été et sera, c’est retrouver le présent éternel et je trouve cela très présent à Lisbonne, justement. Il y a un sentiment de vivre dans la plénitude.

Lisbonne / Rome « La ville cachée » ?

Oui et à Lisbonne, la ville cachée est plus apparente. C’est ce que je veux montrer : la réalité de Rome est cachée alors qu’à Lisbonne, bien sûr, il y a un mystère qui veut dire que ce n’est pas tout à fait apparent, on est plus en présence de l’essence de la vie.

Le Fado ?

Pour moi le Fado est l’âme sonore de Lisbonne. La musique entre dans les personnages, la ville devient une partie de leurs sentiments. Toute la série d’images au début du film a suscité une certaine distance pour quelques spectateurs qui disent que c’est du tourisme ou une carte postale, mais ce n’était pas mon intention, c’est plutôt la ville qui rentre déjà dans les personnages. Julie arrive dans la ville et la ville entre en elle. Le Fado est la sensibilité sonore que l’on reçoit surtout par l’oreille. Le Fado est là pour aider les personnages à connaître ce que j’appelle une conversion. Toutes les œuvres de fiction ont pour mot clé la « conversion », au sens presque étymologique du terme, c’est à dire un retournement où ce que le personnage ne pouvait pas voir lui apparaît. Dans mon film, le moment clé de la conversion est dans la chapelle, avec la religieuse.

Pessoa ?

Il y a plus de 30 ans, j’ai commencé à apprendre la langue portugaise, mais pour différentes raisons, je n’avais jamais pu aller au Portugal. Donc j’ai beaucoup lu la littérature portugaise où l’élément le plus fort est la poésie. Le Fado est en réalité une forme de chanson fondée sur le poème. Dans le film il y a 6 Fados, dont deux qui sont des textes de Pessoa. Le Fado du début, chanté par Camané, est un Poème de Pessoa dans un style populaire mais en quatrains, comme dans les chansons des paysans ou des ouvriers, mais sur des thèmes très profonds, thèmes que l’on retrouve dans la littérature baroque : l’idée que la vérité n’est jamais apparente, que tout ce qui apparaît est en réalité son contraire, l’être heureux est celui-là, mais celui-là n’est pas heureux.

Le mythe « O Encoberto » (le caché) ?

Oui, c’est le mythe le plus important de la culture portugaise, et j’ai écrit toute une épopée sur ce mythe (qui n’est pas encore publiée), né probablement au début du 7ème siècle. Selon la prophétie, le roi Sébastien reviendrait sous une forme inattendue. Il reviendrait dans des incarnations successives et lorsqu’il reviendra définitivement, reconnu par tous, il est dit qu’il établirait un cinquième empire. Du coup, le mythe a perduré durant toute l’histoire du Portugal jusqu’au vingtième siècle, et c’est très important pour la compréhension de l’œuvre de Pessoa, qui pensait lui-même être une réincarnation du Encoberto. C’est à la fois une pensée christique et en même temps un mythe national, qui a un sens même politique.

L’enfant, figure religieuse ?

Être enfant, c’est à la fois le moment de la vie devant soi mais aussi un moment qui annonce la mort. C’est l’instant de la vie où l’on est le plus près du néant, de la non-existence. Du coup, un enfant porte toutes les possibilités de regards, bien que je n’y ai pas pensé en filmant.

Julie et la religieuse ?

Le film est construit sur la notion d’images en miroir. D’une part, par le métier de fiction de Julie, une actrice qui incarne une religieuse, et d’autre part, c’est la « vraie » religieuse qui va faire comprendre à Julie qu’à travers toutes ces histoires d’amours qui finissent mal, elles recherchent la même chose : « en amour, ce n’est pas la quantité mais la qualité ». Ce que Julie appelle l’amour profane l’oppose à l’amour sacré de la religieuse, bien que ces deux amours ont la même source et visent la même chose.

Vous ?

Ce n’était pas prévu. Au début je ne devais pas jouer dans mon film, l’acteur qui devait jouer m’a appelé pour me dire qu’il était très embêté, car il n’était finalement pas disponible pour faire le film, alors que le tournage avait déjà commencé. Mais le fait que je joue apporte quelque chose de plus. De plus, les plans de tournage montrés dans le film sont en réalité la vraie équipe technique qui travaille sur le projet.

C’est donc une vraie mise en abyme de la réalité ?

Oui, c’est tout à fait exact. C’est donc le vrai réalisateur qui joue le rôle de réalisateur.

Le Théâtre de la Sapience ?

Le théâtre de la Sapience était une référence à la chapelle de Boromini. J’ai d’ailleurs un projet de film, mais je ne sais pas si je pourrai le faire, qui évoque la figure de Boromini et où il y aurait des images de l’Eglise de la Sapience. Je voulais proposer une alternative au théâtre que l’on voit et que je voyais déjà enfant et adolescent. J’écrivais des pièces qui étaient fondées sur une autre esthétique. J’ai donc proposé un travail sur le baroque, qui était exactement la même chose que ce que faisaient les musiciens dans le domaine musical, mais le monde n’était pas prêt pour ça à cette époque. Je me suis aperçu qu’en France, le théâtre était devenu une sorte de religion laïque et ce que je proposais a élevé des réactions très violentes, aussi violentes que l’inquisition au 17ème siècle, et moi j’ai été persécuté par l’inquisition laïque. Donc après vingt ans d’effort, j’ai abandonné. Actuellement, il y a des jeunes qui reprennent ce genre théâtral et ça commence à devenir un peu à la mode.

Théâtre / cinéma ?

Pour moi ce sont deux formes totalement opposées. Si c’est du théâtre, ça doit être complètement théâtral, mais la majorité des spectacles que l’on voit aujourd’hui ne sont pas théâtraux. Le vrai théâtre reconnaît la fausseté en permanence, c’est à travers une feinte absolue que l’on arrive à une réalité. Alors que le cinéma est fondé sur la captation de fragments de la réalité. Le cinéma part de la réalité pour faire apparaître des mystères. Les techniques que j’utilisais au théâtre sont presque à l’opposé de celles que j’utilise au cinéma avec les acteurs.

Des projets pour l’avenir ?

« L’amour coupable ». C’est une commande d’un jeune compositeur français, Thierry Peccou. Thierry, comme moi, détestant Beaumarchais, j’ai donc proposé de reprendre la trame de la pièce. Pour moi, la pièce représente un peu le naufrage de ce que l’on appelle les Lumières. Le 18ème siècle me semble plutôt être le siècle des ténèbres, parce-que c’est le triomphe de la raison absolue comme chose abstraite. Et pour moi, la « Raison », c’est la source de tous les maux du monde moderne, comme les génocides, les guerres… ou bien de la destruction de la planète. J’ai donc écrit une version qui est plutôt satirique, qui remet en question les idées même de Beaumarchais. J’ai donné le livret à Thierry Peccou, il peut en faire ce qu’il veut.

Propos recueillis à Paris par Livia Colombani, le 9 octobre 2009.

Titre original : A Religiosa Portuguesa

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Durée : 127 mn


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