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Eros + Massacre (Erosu Purasu Gyakusatsu)

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Quasi expérimentale, « Eros + Massacre » est une oeuvre déstabilisante dont le sens et la portée paraissent inépuisables. Moins un film qu’un rêve de cinéma…

Edition Collector Carlotta Films 2 DVD (sortie le 09 mars ; 25 euros) : 1/ Version longue ; 2/ Version courte – Eros + Massacre ou l’éclatement du récit

Le coffret présente Eros + Massacre sous deux versions différentes. Correspondant plus ou moins au film tel que le cinéaste l’a réalisé en 1969, la version longue est distribuée pour la première fois dans le circuit commercial. Après avoir été intenté en procès pour violation de la vie privée, Yoshida a dû effectuer de nombreuses coupes et raccourcir le long-métrage d’une heure environ. Bien plus édulcorée et linéaire, la version courte se présente aujourd’hui comme une œuvre plus facile d’accès. Il est préférable en effet de regarder d’abord celle-ci avant de se lancer dans les méandres de la version longue.

Eros + Massacre
s’apparente à une remise en question quasi philosophique de la vérité historique. C’est là son propos principal. Le long-métrage prend appui sur un événement marquant de l’histoire du Japon : l’assassinat de l’anarchiste Sakae Osûgi et de sa maîtresse Itô Noe par un représentant de l’autorité militaire au lendemain du grand tremblement qui secoua Tokyo en 1923. Le parti pris de Yoshida est clair : il ne s’agit pas de se livrer à la reconstitution historique de l’événement – de faire de l’Histoire une fiction – mais, au contraire, de s’en dégager, de réinventer l’événement par le biais du médium cinématographique.

D’une surprenante radicalité, le film élimine de sa texture l’ensemble des codes filmiques habituels. Yoshida part en effet du principe que tout, au cinéma, est faux par nature. Puisque les images ne sont que les reflets et n’engagent que la re-présentation du monde réel, le réalisateur semble décidé à creuser cette différence plutôt qu’à s’efforcer de la résoudre. Le film de Yoshida est composé d’images conscientes d’être des images.

En laissant aux acteurs la possibilité de trouver leur propre rythme et leur propre style de jeu, Yoshida parvient à les libèrer du rôle qu’ils interprètent. Les personnages ne reflètent donc plus la réalité dont ils sont issus mais, conscients de leur propre nature fictive, contribuent à créer une certaine distance critique entre l’événement historique et l’événement filmique. Employant un large panel d’objectifs différents, la caméra, de son côté, ne cesse de décentrer les cadres et de multiplier les angles de prise de vue les plus inattendus. Tour à tour surexposée et sous-exposée, la lumière concoure à ce même résultat : l’expressivité très prononcée des images symbolise le renversement de la vérité historique en une vérité proprement filmique. Ce n’est pas tant ce qui est dit ou montré qui importe dans le film, mais ce qui se dit ou ce qui se montre.

Le processus narratif d’Eros + Massacre revient à enchevêtrer les différentes temporalités abordées : les scènes qui relèvent du passé (l’époque vécue par Osûgi et ses camarades) sont non seulement montées en parallèle avec celles du présent (les recherches menées par un jeune couple sur l’anarchiste en question), mais tendent en fait à s’y confondre (Ito Noé apparaît dans les scènes censées se dérouler dans le présent). De son côté, la frontière séparant les scènes de rêves ou de souvenirs avec celles apparentées à l’état de veille finit aussi par s’estomper. En ressort une certaine confusion narrative : le passé s’explique par le présent, qui à son tour s’explique par le passé. L’un et l’autre fonctionnent comme les deux faces d’une même projection, d’un même rêve ou d’un même souvenir.

L’idée conduit le cinéaste à niveler l’ensemble des événements dans une seule et même forme de réalité symbolique. Les événements importants de l’histoire d’Osûgi (la tentative d’assassinat commise par une de ses maîtresses, le tremblement de terre, le massacre) ne sont jamais montrés en ce qu’ils ont ou auraient pu se dérouler dans le réel, mais apparaissent comme autant de passages oniriques et métaphoriques. Yoshida ne s’intéresse pas à la retranscription du fait lui-même, mais à celle des forces qui en sont à l’origine – ces forces qui, dans le cas d’Osûgi et de ses maîtresses, se traduisent par de puissantes pulsions sexuelles et meurtrières. L’enjeu pour Yoshida se ramène à analyser la portée et la nature des forces expressives mises en jeu par l’intermédiaire du couplage des temporalités.

En faisant éclater les structures narratives et représentatives, le cinéaste donne aux puissances symboliques mises en jeu une certaine autonomie. A partir de là, le travail de Yoshida consiste en effet à capter les différentes formes accidentelles et expressives causées par le rapprochement de l’ensemble des contraires. Il s’agit donc de créer une forme filmique étonnamment libre, complexe et spontanée.

Le fait d’avoir choisi l’histoire d’Osûgi pour sujet n’est pas fortuit. Apôtre de la liberté totale, individuelle et collective, l’anarchiste a cherché tout au long de sa vie à renverser les structures sociales et politiques fondées sur la reconnaissance des valeurs de l’Etat et de la Famille. En renversant de son côté les structures filmiques prônées par les grands studios de production, Yoshida signe une œuvre profondément violente, engagée et contestataire, n’ayant aucun équivalent dans toute l’histoire du cinéma.

Support technique et bonus des DVD

Réalisant un véritable travail d’orfèvre, Carlotta Films se montre particulièrement respectueux quant à la finition du travail du cinéaste sur les images et les sons du film. Le transfert de l’oeuvre vient répondre à la cohérence artistique des formes audiovisuelles mises en œuvre, tout en en soulignant les jeux de contrastes, de décalages et de dissonances.

Le documentaire Eros + Massacre ou l’éclatement du récit inclus en bonus vient répondre à une nécessité importante. Dans la mesure où le film de Yoshida se montre extrêmement complexe, il est conseillé d’être averti des multiples enjeux abordés avant de commencer à le regarder. Présentant des entretiens avec des historiens du cinéma et avec Yoshida lui-même, ce petit film répond avec pertinence aux exigences d’un tel document.

Titre original : Eros + Gyakusatsu

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Durée : 168 mn


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