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DVD « Un amour de jeunesse »

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Sous ses airs de chronique adolescente nombriliste, le troisième film de Mia Hansen-Love est surtout l’un des plus bouleversants autoportraits vus au cinéma. Retour sur un grand film-témoin.

Lors de sa sortie en salle, en juillet dernier, le troisième film de Mia Hansen-Løve nous avait semblé le moins fort, le plus étriqué. Trop autobiographique sans doute, pas assez ouvert à ce qui ne répondait pas à la seule ligne de vie de Camille (Lola Créton), son héroïne-miroir, suivie dans les années les plus décisives de sa construction en tant que femme et individu. Un amour de jeunesse, film trop narcissique ? Trop programmatique ? Trop près du nombril de son auteur ? Peut-être. Mais force est de reconnaître, après une seconde vision, que c’est précisément ce trop plein de Løve, de familiarité entre cette fiction et l’évidente expérience d’où elle s’origine, qui en fait au final un bouleversant autoportrait.

Fascine ainsi cette fois encore la valeur, dans un film de MHL, d’absolument tout ce qui passe à l’image,
surtout le geste le plus anecdotique. Être dans une image d’un film de Løve, c’est – parce qu’un film de Løve n’est rien moins que la demeure de nos vies communes –, avoir de toute manière existé, trouvé sa place, même furtive, dans la trajectoire intime d’un personnage. C’est en ce sens que, dans ce film, les éclipses successives de Sullivan (Sebastian Urzendowsky), ledit amour de jeunesse, ou de figures semble-t-il moins prioritaires telles que le père ou le frère de Camille participent silencieusement de la validation de son existence. Se focalisant sur huit années de la vie d’une jeune fille, Løve intègre ainsi totalement la notion de provisoire, d’épisodique.

Il est émouvant de mesurer encore à quel point ce cinéma sait saisir l’acceptation par ses personnages de l’idée qu’ils se perdront un jour, plus ou moins contre leur gré. Qu’étaient les deux premiers films, au fond, sinon des fictions de réconciliation de jeunes filles avec les fantômes, les spectres de leur histoire encore naissante. Constance Rousseau, s’éloignant vers la forêt aux derniers instants de Tout est pardonné. Les larmes amères d’Alice de Laincquesaing, dans la voiture, alors que s’amorce le générique de fin du Père de mes enfants : le chapitre de l’enfance heureuse se clôt, mais assurément, de cette forte et réconfortante présence paternelle, restera une trace, par les films qu’il a produits, mais aussi la complicité des quatre femmes de sa vie.

Dans Un amour de jeunesse, Camille et Sullivan tentent certes, huit ans après leur séparation, de raviver le fantôme de leur amour, de croire en une possible négation de l’épreuve du temps. Mais dès le départ sans doute, dès leurs pudiques retrouvailles dans les rues de Paris, l’énonciation mutuelle au café de leurs expériences, l’affaire est entendue : la plénitude originelle qui illuminait la première demi-heure du film (promesses d’éternité, voyage bucolique en Ardèche…) ne fut, comme toute chose de la vie, qu’une étape. Cruauté mais aussi profonde lucidité d’une écriture et une mise en scène à la fois très lisibles (le passage des années est introduit par le biais d’astuces telles qu’un professeur écrivant la date sur le tableau, Camille décollant une page de son calendrier…) et pleines de trous, subtilement cryptées.

Sous ses apparences de chronique nombriliste, Un amour de jeunesse témoigne donc à son tour d’une foi peu commune dans la raison d’être d’un film, mais surtout d’une maturité de style vraiment bluffante de la part d’une cinéaste pas encore trentenaire. Il ne fait plus aucun doute que l’œuvre entière de Mia Hansen-Løve sera portée par cette question de la fragile co-présence des êtres, mais surtout l’intuition commune à chacun des sacrifices nécessaires à la construction d’un destin. Ses films sont, seront, pour elle comme pour nous, de pures photographies de nos passages. Littéralement, des films-témoins.

Bonus

Un bel entretien avec Laure Adler, réalisé sur France Culture en mai 2010, dans le cadre de son émission Hors-champs. Où Mia Hansen Løve confesse que le cinéma est entré dans sa vie un peu par hasard, malgré sa passion d’adolescence pour les films de Rohmer et Bresson ; mais surtout qu’il l’aida, par le biais du jeu, de l’écriture puis de la réalisation, à trouver un rempart aux déséquilibres de sa vie. Anecdote décisive : sa coupe de cheveux garçonne de Fin août-début septembre était la résultante directe d’une violente déception amoureuse… La boucle est bouclée.

Edité chez Pelléas.


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