D´une vie à l´autre

Article écrit par

Ils sont parmi nous !

Vous l’aurez bien compris via un plan com’ d’une subtilité pachydermique, on essaie de nous vendre D’une vie à l’autre comme le nouveau La Vie des autres (Florian Henckel von Donnersmarck, 2006). L’affiche annonce fièrement la couleur : « Le croisement réussi entre La Vie des autres et Borgen ». Même composition en diagonale dynamique séparant l’affiche en deux, gros plan sur un visage d’un côté et scènes plus larges de l’autre. La distribution va même jusqu’à jouer l’analogie entre les titres des films, là où en version originale D’une vie à l’autre aurait pu se traduire plus simplement, et plus justement par : « deux vies ». Alors certes, D’une vie à l’autre partage avec le film de Florian Henckel von Donnersmarck la présence de la Stasi et l’étude d’une période historique troublée. Mais l’approche de Georg Maas est plus directement humaine, c’est par le drame personnel et surtout familial que l’on va finir par toucher l’histoire. De plus c’est en Norvège. Malheureusement, cela ne suffit pas.

Katrine est née durant la guerre d’une liaison entre une mère norvégienne et un père soldat allemand. « Enfant de la honte » certes, mais proie de choix pour les ambitions eugénistes nazies, enlevée à sa mère, elle est emmenée en Allemagne dans un orphelinat réservé aux enfants aryens. A l’âge adulte, elle parvient à s’enfuir de RDA et retrouve sa mère. Après la chute du mur de Berlin, des recherches sont engagées pour mettre au jour les responsabilités de chacun, Allemands comme Norvégiens. A la surprise de sa famille comme du jeune avocat chargé de l’affaire, Katrine refuse de témoigner et s’enferme dans une attitude troublante.

Georg Maas tient entre ses mains un sujet en or et le sait. Mais il a toutes les peines du monde à l’exploiter. La difficulté tient à la révélation successive des informations et de l’histoire de Katrine. D’un personnage monolithique, les apparences doivent peu à peu se fissurer. Pour préserver ce régime de croyance face au personnage, Maas joue la carte du polar. Enquête, suspense et rebondissements, perruque… Tous les codes du genre y passent. On nage en plein Harlan Coben – non, ce n’est pas un compliment –, la dimension historique en plus. Tout occupé à mettre en place une tension dramaturgique et un suspense aussi vains qu’artificiels, le film finit même par en devenir confus en distribuant ses éléments à rebrousse-temps. Maas ne lâche les informations qu’au compte-gouttes, pétrifié à l’idée d’en trop révéler et de gâcher ainsi l’ « effet de surprise ». Concentré sur l’anecdotique, il en oublie les intérêts généraux. L’adoption du point de vue de la famille l’entrave dans le déploiement de son récit car elle ne lui permet pas de réellement cerner ni même présenter à bon escient tout personnage qui n’est pas issu du cercle familial, soit tous les personnages issus du passé de Katrine.

 

On met donc beaucoup (trop) de temps à raccrocher les wagons, les allers-retours entre présent et passé obscurcissant en général plus qu’ils n’éclairent. Plus centrée sur la révélation, la seconde partie du film se débarrasse de son aspect polar qui l’encombre. D’une vie à l’autre bascule alors vers un drame familial dans lequel le réalisateur semble plus à l’aise. C’est dans la relation entre Katrine et sa mère – Juliane Köhler, remarquable de sobriété, et Liv Ullmann, l’égérie bergmanienne aux désormais faux airs de Martine Aubry – que réside tout l’intérêt du film, et non dans son côté polar de pacotille. Car, effectivement, D’une vie à l’autre n’est pas La Vie des autres et ne peut pas jouer la carte du thriller. C’est bien dans le drame familial que se joue toute la tension dramatique. Ce n’est que là que peuvent se révéler les implications historiques de ce drame, et, par là même, faire sens et toucher. Avec une telle erreur d’appréciation, Georg Maas ne pouvait que rater son film, malgré un sujet plus que passionnant et un superbe casting.
 

Titre original : Zwei Leben

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Durée : 107 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..