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Ce sentiment de l’été

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Après « Memory Lane », Mikhäel Hers poursuit son exploration de la saison estivale comme lit du deuil. Un film lumineux et à fleur de peau.

La torpeur de l’été est subreptice dans le second long métrage de Mikhaël Hers : elle colle à la peau, alourdit et rend les cœurs tour à tour légers ou moites. L’image de cette saison est filmée sous ses teintes chaudes, comme une photographie sépia empreinte de nostalgie car liée à un temps révolu, renforcée par le grain de la pellicule en format 16 mm. C’est sous cette atmosphère que décède brutalement Sasha, trente ans, en s’effondrant dans un parc berlinois ensoleillé. Elle laisse derrière elle un compagnon, Lawrence, une famille, une sœur dont elle était particulièrement proche, Zoé, et des amis brisés. Leur façon de gérer ce deuil est l’objet du film, où plutôt son fil conducteur. Le cinéaste approche ce douloureux cheminement existentiel à partir d’un temps étiré sur trois années, dans trois villes différentes (Berlin, Paris, New York). « Et toujours en été », comme a pu le chanter Nino Ferrer dans sa chanson Le Sud.

 

A l’instar de son très beau premier long, Memory Lane ( 2010), il ancre son récit dans un espace (une ville des Hauts-de-Seine dans le précédent film), une temporalité à la fois déterminée et suspendue. Cette impression de relâche est celle de l’été et d’une ambivalence de perception que Mikhaël Hers investit de nouveau : le ressenti d’un temps arrêté (ici le deuil de Sasha qui immobilise), d’un point de rupture qui saisit en ce qu’il marque d’irrémédiable tout en poussant vers le maintien d’un mouvement dynamique. Le temps dure longtemps pour les vivants qui restent et le cinéaste montre les changements d’états de chacun des personnages face au deuil. Il filme leurs déséquilibres, leurs allers-retours émotionnels, moments de joie et de désespoir, ainsi que leur évolution fragile, comme une petite cantate à plusieurs morceaux. Les sensations justes se logent dans le fou-rire triste et nerveux de Judith Chemla ou dans la retenue mélancolique d’Anders Danielsen Lie. Ils forment le cœur lié et la tristesse lumineuse du film, les deux faces d’une même pièce. Sur leurs visages se posent comme des centaines de petites paillettes qui éclairent leur souffrance. Ils portent en eux quelque chose de magnifique, la plus précieuse pommade contre le deuil : un élan de vie chatoyant, à l’image de la douceur colorée des intérieurs dans lesquels ils vivent et de leurs comportements sensibles (un jeu de société partagé avec le petit garçon de Zoé dans une scène tendre et comique). Autant de moments rappelant que le deuil fait partie de l’existence mais qu’il ne doit pas immobiliser les vivants.

Le film avance au rythme des deux personnages, par incursions calmes et tranquilles, par déambulations à intervalle d’instants de trop plein, que viennent marquer le partage entre les trois villes et les scènes répétées de fêtes ou de soirées. Si l’été renforce l’absence par sa légèreté lancinante, les loisirs entre amis viennent également rappeler le poids de ce qui manque et n’est plus. On peut regretter la répétition de pauses musicales (avec cependant une bande son très soignée) ainsi que l’enchaînement de certaines séquences de fêtes qui, trop successifs, peuvent parfois alourdir le film. Mais Ce Sentiment de l’été brille par sa délicatesse, par la captation d’affects fugaces qui disent beaucoup sur les sensations humaines et sur cette soif de l’existence, en dépit de toute disparition. A l’image de cet amoncellement de photographies d’anonymes collectées dans le magasin que tient la sœur de Lawrence, au goût étrange de fin réappropriée, pour répondre au vœu cher d’une (re)construction de nouvelles histoires de vie.

Titre original : Ce sentiment de l'été

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Durée : 106 mn


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