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Beaucoup de bruit pour rien

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Comédie sur l’amour, pétillante de fraîcheur et de théâtralité.

Fin de la guerre, la victoire est acquise, les soldats sont de retour avec un sourire rayonnant sur le visage. Leur esprit est enfin beaucoup plus léger et plus enclin à se laisser porter par une seule chose : l’amour. Le prince don Pedro et ses hommes gagnent les terres de Sicile, où ils sont accueillis par le gouverneur Don Leonato. Claudio (fidèle du prince), s’éprend de la fille (Hero) de ce dernier. Don Pedro parviendra à conquérir la main de la jeune femme pour son ami mais l’union n’est pas pour autant scellée. Une rumeur vient déshonnorer Hero et compromettre le mariage. Ailleurs, l’amour a également bien du mal à se frayer un chemin. Le comparse de Claudio, Benedict, décide de rester célibataire endurci et passe son temps à vitupérer contre Beatrice, la cousine d’Hero.

Kenneth Branagh est un grand amoureux du théâtre, un grand amoureux de Shakespeare. Familier des planches, en 1993, il se colle à la réalisation de Beaucoup de bruit pour rien, comédie pleine de légèreté, quelques années après l’adaptation d’Henri V (1989) et avant celle d’Hamlet (1996).

Le début du film donne le ton. Beaucoup de bruit pour rien a été tourné au milieu des paysages de la Toscane. L’espace choisi est un cadre champêtre, enchanteur et paradisiaque. Les personnages évoluent dans une bulle atemporelle avec, comme seule préoccupation, l’amour. Les uns guettent Cupidon, les autres le provoquent et tout cela dans un décor où suinte la fraîcheur et au milieu de notes musicales festives. On exprime sa galanterie au détour d’une vasque ou sous une charmille. La présence d’un vignoble suggère l’ivresse et l’insouciance tandis que les fontaines du jardin de Don Leonato accentuent la vivacité, sous un climat ensoleillé, bien loin des paysages glacés et glaçants d’Hamlet. Les fontaines constituent un écho au bain liminaire des hommes et des femmes, qui tous, désirent se pomponner pour l’autre. Après des mois de séparation dus à la guerre, c’est l’heure du branle-bas de combat pour atteindre l’allure très classe, avec coiffure garantie longue tenue et robe ou chemise sans faux plis, afin de plaire à l’autre.

 

Si l’on est au cinéma, il n’en demeure pas moins que le théâtre imprègne le film du début à la fin. Les personnages soignent leur apparence mais celle-ci est parfois trompeuse. Le masque, très cher au théâtre, constitue l’un des thèmes majeurs du long métrage. Les protagonistes se font passer pour d’autres et/ou sont eux-mêmes victimes d’une méprise. Claudio usurpe momentanément l’identité de Benedict. Lui-même se fait passer pour un convive lambda et un autre travestit l’identité d’une suivante pour la confondre avec Hero. Les personnages nagent en plein dans l’art de la fabulation, propre au théâtre. Les pistes sont brouillées mais pas pour le spectateur, qui détient toutes les cartes et jubile devant les quiproquos et  les situations cocasses. Le réalisateur, en digne héritier de la dramaturgie, garde ainsi toute la théâtralité qui repose sur le principe de la double énonciation.

Le discours s’irradie dans les apartés de Branagh, accompagnés de ses facéties jubilatoires, également visibles sur le visage de Beatrice qu’il déteste autant qu’il adule, le tout dans un jeu de symétrie très bien orchestré. Benedict s’extasie dans la fontaine lorsque Beatrice s’envole sur sa balançoire dans des ralentis pétris de mièvrerie mais complètement assumés. Le ton est différent de celui d’Hamlet où Branagh était vêtu de la tenue du deuil, pénétrant la forêt pour suivre le spectre de son père trahi. Beaucoup de bruit pour rien jongle aisément avec les comiques de situation, de mots et de gestes. On nage en pleine farce lorsque les chaises s’écroulent, à l’annonce d’une nouvelle et que les tables voltigent quand la chasteté déserte les lieux. Le film suit fidèlement les traces de la pièce. Les répliques, trempées dans un langage méthaphorique, sont reprises mais le réalisateur crée une belle surprise avec le jeu outrancier de ses acteurs. Ces derniers empruntent allègrement le chemin du cabotinage et s’en donnent à coeur joie et dans tous les registres.

 

 

Les personnages secondaires ne sont pas en reste, en particulier Michael Keaton, proche de la farce, excentrique comme un Beetlejuice en pleine  virée toscane, dans l’interprétation du rôle d’un officier cavalant sur une monture invisible. L’histoire possède aussi son lot de personnages antipathiques. En première ligne se trouve Don Juan, incarné par Keanu Reeves, tirant la tronche de bout en bout pour faire ressortir le côté maltentionné de son personnage. Souvent, les plans où il apparaît présentent également la flamme d’une bougie ou un feu de cheminée pour souligner son côté maléfique. Branagh décide de charger la mule  : outre ce feu suggestif, il fait évoluer le protagoniste Don Juan dans une cave, juste après l’apparition de la foudre et insiste sur son caractère conspirateur, visant ainsi le comique de caractère.

Le film emprunte la voie de l’emphase sans jamais se prendre les pieds dans le tapis. En effet, il joue à surligner les traits des personnages et des moeurs, également. Le réalisateur s’amuse avec la symbolique des couleurs. Le décor est rural. Ainsi le vert domine mais le blanc apparaît énormément à l’écran, tel une vague de virginité. Car la pureté est bien au coeur de l’intrigue. Claudio n’épousera Héro que si elle est encore chaste. Une fois de plus, Branagh s’amuse avec les apparences et l’hyperbole en choisissant une actrice encore inconnue du grand écran, Kate Beckinsale. La jeune femme fait ses débuts au cinéma en incarnant Hero, personnage sainte nitouche et volontairement pot-de-fleurs, parfois un tantinet agaçante (néanmoins, la faille est vénielle puisque que son personnage disparaît un moment, lorsqu’elle est laissée pour morte…).

Surnommé le nouveau Laurence Olivier, Branagh se pose tel un passeur du théâtre shakespearien, ne laissant rien au hasard. En plus de constituer un brillant hommage à l’écrivain anglais, le réalisateur transmet sa passion pour Shakespeare. Dans Beaucoup de bruit pour rien, il fait connaître au plus grand nombre la facette légère et pleine d’humour de l’écrivain. Plus tard, c’est un côté plus sombre qu’il fait découvrir avec la longue et prestigieuse adaptation d’Hamlet. Dans les deux cas, le pari est hautement réussi :  théâtre et cinéma sont ici reliés par un pont bâti sur des fondations en or.

 

©D.R.

Titre original : Much Ado About Nothing

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Durée : 110 mn


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