Select Page

Asghar Farhadi, la morale suspendue

Article écrit par

Le succès d´ »Une séparation » permet de redécouvrir en salle les deux précédents films d´Asghar Farhadi, « La Fête du feu » et « A propos d´Elly ». Retour sur un triptyque d´une impressionnante amplitude.

Sorti en juin dernier, Une séparation s’impose comme un véritable phénomène. Razzia berlinoise, presse élogieuse, bouche-à-oreille favorable : jamais film iranien n’aura connu tel engouement. Mérité, ce triomphe dépasse largement les cercles « art et essai » – preuve réjouissante qu’un cinéma ambitieux, exigeant, peut encore trouver son public. Accessibles, les œuvres d’Asghar Farhadi témoignent d’une belle générosité. En deux heures à peine, elles proposent un concentré de vie et d’émotion, brassant de nombreux personnages et multipliant les pistes narratives. Loin de tout exotisme, le réalisateur décrit des situations humaines et universelles, dont la portée morale traverse les frontières. S’il pose un regard affûté sur l’Iran actuel, Asghar Farhadi ne se retranche derrière aucun discours politique : subtile, sa critique sociale s’exerce au cœur de récits haletants, menés sur un rythme crescendo. Roi du thriller émotionnel, il brille surtout par la finesse de son écriture, mariant densité et efficacité. Limpide, sa mise en scène ne souffre d’aucun tic d’auteur et s’efface avec grâce derrière la performance de ses comédiens, toujours excellents. Autant de qualités qui justifient sa popularité : solidement construits, justes et touchants, les films d’Asghar Farhadi respectent l’intelligence du spectateur et le font travailler bien après la projection.

Un théâtre de l’intime

Avant d’entamer sa carrière de cinéaste, Asghar Farhadi a beaucoup écrit pour le théâtre. Cette expérience se ressent fortement et irrigue son travail. Chez lui, le scénario repose sur une structure dramatique très précise, héritée de la tragédie classique. La scène d’exposition présente ainsi les personnages et préfigure les enjeux à venir. Dans La Fête du feu, la jeune Rouhi circule à moto avec son futur mari, lorsque son tchador se coince sous les roues, provoquant un accident sans gravité. Lorsqu’elle retrouvera enfin son fiancé à l’épilogue, elle aura perdu son voile. A propos d’Elly s’ouvre sur un bal de voitures, jetant l’ancre dans une petite ville côtière. Hommes et femmes se lancent des blagues et des clins d’œil, formant une joyeuse troupe. A l’écart, l’institutrice Elly semble mal à l’aise et cherche sans cesse à s’isoler, anticipant sa disparition prochaine. Le plan fixe initial d’Une séparation cadre Nader et Simin sur un pied d’égalité, soulignant à la fois leur distance et leur attachement : dans le bureau du juge, ils présentent chacun leurs arguments face caméra, laissant l’auditoire interpréter leur discorde.

Après cette rapide introduction, Asghar Farhadi tricote sa pelote fictionnelle, enchaîne des saynètes a priori anodines, mais qui se révèleront d’une extrême importance. Les trente premières minutes entraînent le public dans une ronde saisissante, grouillant d’informations. Les dialogues fusent, les relations se mettent en place, et certains détails passent (volontairement) inaperçus : le cinéaste veille à garder ses cartouches en réserve pour mieux les faire exploser par la suite. Comment la coiffeuse de La Fête du feu sait-elle que ses voisins partent à 4h du matin ? Qui donc essaye d’appeler Elly sur son portable et pourquoi ne répond-elle pas ? Nader a-t-il entendu l’aide à domicile d’Une séparation évoquer sa grossesse ? Des questions futiles en apparence, mais qui deviendront le point crucial d’enquêtes judiciaires et personnelles.
 
 

 
La Fête du feu

Asghar Farhadi parvient à rendre cette frénésie étonnamment lisible. A propos d’Elly démarre sur un ton de comédie, accompagnant une bande d’amis en virée. Sans la moindre lourdeur démonstrative, le réalisateur brosse un portrait de groupe convaincant, où liens et caractères se distinguent assez vite. L’humour et la vivacité de cette partie inaugurale, avec ses youyous et ses jeux de mime, cachent un fond plus inquiétant, qui éclatera bientôt à la faveur d’un événement aussi brutal qu’inattendu. La Fête du feu et Une séparation installent d’emblée un climat plus étouffant. La dispute conjugale sert d’épicentre à un récit sismique, provoquant de multiples répliques. La crise rejaillit en effet sur tous les membres de la famille (grand-père, enfants…) et implique bien d’autres figures. Dans les deux cas, une femme de ménage s’immisce dans l’existence du couple, comme on se prend dans une toile d’araignée. Asghar Farhadi tisse alors un écheveau complexe, où chaque fil s’ajoute à un réseau serré.

L’unité de temps et de lieu forme le socle d’une intrigue à tiroirs, où les révélations successives modifient constamment la donne et nous obligent à redistribuer les cartes. L’appartement de La Fête du feu et d’Une séparation, la maison ouverte à tous les vents d’A propos d’Elly constituent un décor quasi-unique, zone névralgique où se nouent et s’apaisent les tensions. En se focalisant sur une période très courte, le cinéaste accompagne ses personnages et nous fait partager leur évolution presque en direct. Cette tradition n’est pas neuve dans le cinéma iranien, puisqu’Abbas Kiarostami et Jafar Panahi utilisent le même procédé dans tous leurs films. Mais Asghar Farhadi parvient à la revivifier en lui insufflant sa redoutable science du suspense. Maîtrisant l’art de l’ellipse à merveille, il occulte certains moments clés, ouvrant un espace d’incertitude où les hypothèses fleurissent. Dans A propos d’Elly, une série de jump cuts fixe sur pellicule l’insouciance de la maîtresse d’école qui joue avec un cerf-volant sur la plage : cette séquence lumineuse débouche sur un blanc aveuglant, qui coïncide avec la disparition de l’héroïne. Pour le spectateur comme pour les personnages, il faudra combler cet angle mort, envisager tous les possibles : noyade ? suicide ? meurtre ? fugue ? Dans Une séparation, Razieh cherche dans la rue le père de Nader et le remarque enfin sur le trottoir d’en face. Asghar Farhadi coupe alors sèchement la scène, et nous apprendrons plus tard que la femme, enceinte, a heurté un véhicule en traversant – cause probable de la perte de son enfant. Avec ses pièges et ses béances, chaque film avance masqué, levant peu à peu ses mystères. Dans La Fête du feu et A propos d’Elly, quelques objets servent de révélateur : un parfum capiteux, un briquet qui glisse de main en main, un portable confisqué… Plus abouti, Une séparation mise seulement sur la circulation de la parole. Sans artifices ni béquilles, le cinéaste explore son principal sujet : le langage et ses faux-semblants.

En quête de vérité

Bavards, les films d’Asghar Farhadi décortiquent le verbe pour mieux le mettre à nu. Chaque mot contient sa part d’ombre, de doute, de suspicion. Les personnages ne cessent de revenir sur leurs déclarations, répètent inlassablement les mêmes phrases ou modifient au contraire leur version. Ils jurent, persuadent, avouent. Ils mentent aussi, beaucoup, mais le spectateur ne le sait pas toujours. Ces petits arrangements avec la vérité forment un brouillard épais que le scénario tâche d’éclaircir. Dans La Fête du feu, Modjeh et Morteza se déchirent en violentes tirades autour d’un adultère supposé. L’épouse base sa méfiance sur un message laissé sur le répondeur de sa voisine : une amie lui aurait confié reconnaître la voix de son mari. Mais elle-même ne l’a pas entendu et se fie donc à un témoignage indirect. Pour surprendre des indices de cette liaison, elle colle son oreille à la bouche d’aération qui relie les deux appartements : hélas, elle ne capte aucune conversation suffisamment claire. La parole se dérobe en permanence, et le cinéaste entretient volontiers ce flou. Morteza a beau jeu de se défendre avec des explications rassurantes et de vilipender la paranoïa de sa femme. Jusqu’au dernier tiers, le public ne dispose d’aucun élément permettant de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Le règlement du conflit viendra d’une intervention de Rouhi – et d’un nouveau mensonge…
 
 

 
A propos d’Elly

Si tous cherchent à sauvegarder leur position et protéger les apparences, ils sont pourtant sincères, jusque dans leurs faiblesses. Aucun manichéisme dans les films d’Asghar Farhadi, où hommes et femmes tentent d’agir en accord avec leurs principes, mais doivent composer avec une réalité délicate. Le titre A propos d’Elly résume le dilemme de Sepideh, qui après la mort de son amie se demande comment parler d’elle sans ternir son honneur. Face au fiancé de la disparue, qui la somme de répondre à ses questions, elle tremble et recule : doit-elle lui annoncer la cruelle vérité (Elly souhaitait rompre et ne l’aimait plus) ou lui épargner cette souffrance ? Sa décision la plongera de toute manière dans une douleur inconsolable. De même, dans La Fête du feu, la jeune Rouhi hésite au tout dernier moment à révéler l’infidélité de Morteza à son épouse. Sur le pas de la porte, son silence vaut aussi bien comme résignation forcée (le mari interrompt l’entrevue) que comme démission réfléchie. Une séparation s’achève alors que le juge demande à Termeh si elle préfère vivre avec son père ou sa mère. Asghar Farhadi maintient son choix hors-champ, et l’adolescente demeure seule face à sa liberté.

Taraudé par l’inquiétude morale, le cinéma d’Asghar Farhadi atteint une richesse qui rappelle la découverte tardive de Krzysztof Kieslowski dans les années 80 – la partition finale de La Fête du feu évoque d’ailleurs les scores de Preisner pour Le Décalogue. Comme le réalisateur polonais, Farhadi parvient à filmer des cas de conscience en leur donnant une remarquable intensité. Ce talent rare s’exprime par une mise en scène fluide, qui trouve presque toujours le bon axe, le bon regard. Souvent la caméra se décroche de l’action pour nous présenter un point de vue différent. Dans A propos d’Elly, alors que le groupe investit bruyamment la villa, l’œil du cinéaste s’arrête sur l’enfant en charge de la visite : regard morne, il reste à distance et attend les ordres, tranchant avec la liesse générale. Par ce léger écart, Farhadi témoigne de son attention à tous les êtres. Il réussit à faire vivre une dizaine d’individus en même temps, en leur conférant une consistance immédiate, alors que les films choraux s’appuient traditionnellement sur un montage alterné. Le récit s’emballe jusqu’au vertige, et quand la parole s’épuise, des pics de violence assurent la relève : Morteza bat sa femme sur le trottoir dans La Fête du feu, Alireza frappe Ahmad dans A propos d’Elly, Hodjat et Nader se rouent de coups dans l’hôpital d’Une séparation.

Iran, terre de contrastes

En toile de fond, l’Iran, ses paradoxes et contradictions. Asghar Farhadi montre une société moderne, où la volonté d’ouverture se brise sur des idées conservatrices. Les rapports homme/femme restent marqués par une inégalité criante. La petite société d’A propos d’Elly s’organise très vite selon un modèle immuable : les femmes s’occupent de la cuisine et du ménage, tandis que les hommes discutent en terrasse ou jouent au volley-ball. Dans chacun des trois films, un personnage féminin sort du lot par son indépendance et son allure dynamique. Dans La Fête du feu et Une séparation, elles portent d’ailleurs le même prénom, Simin. Entre les deux, la Sepideh d’A propos d’Elly étonne par son énergie et son autorité : exerçant un leadership naturel, elle gère tous les problèmes de la communauté. Selon Asghar Farhadi, « les femmes en Iran sont plus résistantes et plus déterminées. Elles luttent pour leur progrès et cherchent à obtenir ce qu’elles veulent. » Une émancipation difficile, qui suscite la réprobation morose des maris.

 

 
Une séparation

Cette lecture féministe n’est cependant pas la seule audace d’un cinéma qui bouscule également les codes sociaux et religieux. La Fête du feu comme Une séparation décrivent une réelle lutte des classes : issues des milieux pauvres, Rouhi et Razieh travaillent pour des couples plus aisés, qui semblent avoir l’habitude de monnayer chaque service. Dans La Fête du feu, Modjeh commande à sa guise le vitrier ou le concierge, et délègue à la femme de ménage le soin d’aller récupérer son fils à l’école. Rouhi semble disponible à merci pour ses employeurs, qui se moquent de son emploi du temps et la chargent sans arrêt d’une nouvelle mission. Si Morteza lui promet de la raccompagner chez elle à la fin de la journée, il n’hésite pas à lui confier encore la garde de son enfant pendant qu’il rejoint sa maîtresse. Dans ces rapports de domination, l’argent tient un rôle majeur et se transforme en question d’honneur : Rouhi refuse d’être payée davantage lorsque Modjeh veut la congédier prématurément ; Razieh sort de ses gonds lorsqu’on l’accuse d’avoir volé des billets dans le tiroir. Cette honnêteté va souvent de pair avec une foi profonde, que le cinéaste ne juge pas. Tout juste souligne-t-il les ravages de l’hypocrisie, qui oblige chacun à se cacher pour respecter les convenances. Dans Une séparation, Razieh, pourtant irréprochable, n’ose pas dire à son mari qu’elle garde un vieil homme à domicile. Elly, qui fait la connaissance d’un célibataire fraîchement divorcé, maintient secrète l’existence d’un fiancé pour ne pas s’exposer aux reproches d’infidélité. Dans La Fête du feu, Modjeh subtilise le tchador de Rouhi pour espionner Morteza en toute discrétion : symbole de probité, le voile devient ainsi l’instrument d’un acte discutable. En voulant obéir aux lois, les personnages s’inventent de multiples obstacles et s’enferment dans une conduite intenable. Avec patience, Asghar Farhadi les observe se débattre avec leur vérité.

 


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Dernier caprice

Dernier caprice

Le pénultième film d’Ozu pourrait bien être son testament cinématographique. Sa tonalité tragi-comique et ses couleurs d’un rouge mordoré anticipent la saison automnale à travers la fin de vie crépusculaire d’un patriarche et d’un pater familias, dans le même temps, selon le cycle d’une existence ramenée au pathos des choses les plus insignifiantes. En version restaurée par le distributeur Carlotta.