Select Page

Alfie le dragueur (Alfie – 1966)

Article écrit par

Itinéraire d´un couard gâté.

« Les femmes, c’est fait pour le plaisir. Dès qu’elles souffrent, je suis comme les autres mecs, je ne veux rien savoir. »

De Rudolph Valentino à James Bond, le type du dragueur impénitent est un personnage clé du cinéma. Il a rarement été épinglé avec autant de radicalité que par Lewis Gilbert. Michael Caine revêt ce costume avec le talent qu’on lui connaît et qui lui vaudra une première nomination pour l’Oscar du meilleur acteur. Méritée ? Il est tellement difficile de discerner l’incroyable dégoût que nous inspire son personnage qu’on en arrive à se poser la question ! Son interprétation n’est en rien une « performance » comme certains aiment parfois à qualifier le jeu des acteurs, mais juste révélatrice d’un grand talent qui fait totalement disparaître l’acteur derrière le personnage.
Alfie est grand. Alfie est blond. Alfie est apparemment très séduisant. Il les lui faut toutes. Il en a la plupart. Alfie se déplace dans le film au son so sexy du saxo de Sonny Rollins. Sur les rives de la Tamise, Alfie emballe. C’est d’ailleurs près de la Tamise que s’ouvre le filme avec… un chien. Perdu, sans collier, il erre dans la ville et vient se mettre au pied d’une berline dans laquelle Alfie et une gente dame… enfin vous voyez quoi ! L’analogie est donc immanquable : Alfie = chien. Il aime lever la patte sur ses maîtresses. C’est donc sous des auspices comiques et moqueurs que s’ouvre le film.

Et du sexy, la scène tourne vite au ridicule avec le déclenchement du klaxon dû à une gymnastique des corps approximative. Sortant du véhicule apparaît alors Alfie, dont nous avions jusqu’alors seulement entendu la voix. Se réajustant, le dragueur s’adresse à nous en regard caméra pour un bref portrait et rappel des faits. Première d’une longue série d’adresses aux spectateurs qui ont le double avantage de créer une connivence entre le personnage et nous, mais aussi d’interrompre brutalement le récit et d’établir une distanciation pour le spectateur, le tirer d’une trop grande confiance dans l’image, d’une trop forte identification au personnage. Aussi artificiel que soit le procédé (le regard caméra et l’adresse aux spectateurs sont en soi les deux interdits majeurs du cinéma classique), il s’avèrera primordial à la fin du film. Pour l’instant, il sert de moteur pour le récit, portant à l’image à la fois les pensées intimes du personnage et un nouveau ressort dramatique.

 

On s’apprête donc à suivre tranquillement l’itinéraire d’un dragueur superbe, d’un enfoiré affectif de génie qui fuit ses responsabilités aussi vite qu’il flaire une cuisse frêle. La mise en scène est à l’image du personnage : légère, brillante, élégante et un poil arrogante. La caméra stylée de Lewis Gilbert nous en met plein les yeux dans un pur plaisir de la mise en scène, une envie de se faire plaisir et d’en donner.

« Chiale pas ou je te claque ! »

Comme tout oisif prévoyant, Alfie s’est ménagé une sortie de secours, comprendre une gentille logeuse, lessiveuse, cuisinière, aide-ménagère et petite amie attentionnée : Gilda, honnête travailleuse, gentiment fleur bleue qui n’a d’yeux que pour son bellâtre d’Alfie alors que le gentil niais du coin (si, si niais ! Il fait la conversation aux pigeons quand même !) se jette à ses pieds. Comme le châtiment arrive toujours par là où l’on pèche, Alfie trouve le moyen de mettre Gilda enceinte. Désengagé total qu’un avortement aurait bien arrangé, il continue à coucher à droite à gauche et n’assiste évidemment pas à l’accouchement. Décence oblige, il visite le nouveau-né et offre à la jeune mère un bouquet de fleurs qu’il sort de la poche intérieure de son manteau. La confrontation entre l’enfant et le dragueur est des plus savoureuses. Dans une succession de plans très courts, Lewis Gilbert alterne entre le visage attendri de Gilda, celui inintéressé d’Alfie et celui vide du bébé.
Rien ne nous préparait donc à la déferlante de bonheur à suivre. Du dragueur impénitent, Alfie devient un papa poule et le film a la même grâce que les sensations pures des produits laitiers ou les envolées lyriques des envies de grand air de nos toutous courant dans la campagne à la recherche de leurs croquettes, sur fond de violons enfiévrés. Deux années passent en quelques instants à base de ralentis d’enfant courant et de bras s’ouvrant dans un jardin ou de câlins tournoyant sur la plage. Lewis Gilbert n’a aucune hésitation sur le ridicule de la représentation du bonheur familial tel qu’il est vendu à l’époque à grand renfort de campagnes publicitaires. Alfie joue au ballon. Alfie prend des photos. Alfie raconte des histoires. Oui, mais si Alfie est devenu papa, il n’en reste pas moins volage. Ça ne manque pas de lui retomber sur les dents puisque Gilda s’en va avec le niais aux pigeons : Alfie déprime. Alfie va chez le docteur et dit trente-trois (enfin twenty nine). Alfie a un voile aux poumons dû au surmenage (???), le pauvre. Repos Alfie !

 


« Ça t’a vieilli. La logeuse va t’entendre. »

Si on a cru un instant à la rédemption d’Alfie, Lewis Gilbert va se charger de nous détromper. Il oppose ce qu’on a pu interpréter comme la sincérité d’un sentiment avec l’aspect robotique de la machine à draguer. Michael Caine traverse le film avec la même expression, le même ton, le même sourire. Son visage peu expressif est au service de son corps-machine qui s’emballe et ne s’arrête plus. Les conquêtes se multiplient et leur réalisation devient de plus en plus sordide. Chacune marquant un peu plus la couardise d’un Alfie quasi névrotique, capable de provoquer une engueulade pour se débarrasser d’une énième petite amie bonne à tout faire, puis de se raviser et de courir après la donzelle qui, quand même, faisait de bons petits plats.
Après les années de gloire, Alfie va vivre une véritable descente aux Enfers. Après avoir été privé de son enfant, il se fait tabasser, perd la précieuse cuisinière et fait avorter la femme de son ami qu’il avait engrossée. Car finalement, voilà le vrai Alfie : un noceur qui couche à tout va et boude les responsabilités. Un lâche qui force les femmes à avorter, puis les gifle parce qu’elles font trop de bruit. Et ce ne sont pas quelques billets glissés dans un sac à main qui vont changer quelque chose. Alfie achète sa tranquillité d’esprit. L’avortement, comme pendant l’accouchement auquel il n’avait pas assisté, remet les pendules à l’heure. Il n’y a pas deux Alfie : le gentil dragueur qui exagère et le lâche fuyant. Alfie est un enfant sans limites, dont la vitalité est aussi séduisante que sa monstruosité est laide. L’une n’est que le reflet de l’autre et le spectateur va payer cher sa partie de plaisir de la première moitié du film.

 


Alfie le dragueur
passe du glamour au sordide. Tout l’aspect élégant et clinquant de la mise en scène est balayé. Les adresses au spectateur ne parviennent plus à jouer leur rôle et à établir la connivence entre le personnage et nous. Alfie ne fait plus rire ou sourire. Il donne la nausée. Son aspect sympathique et comique, qu’il conserve, dégoûte. Il ne nous reste que la culpabilité. Alors qu’il cherche encore à s’attirer nos bonnes grâces, ses interpellations et regards caméra ne fonctionnent plus. L’artificialité du dispositif nous saute littéralement et devient une barrière qui brise la possibilité de l’émotion. Oh bien sûr, Alfie est triste. Mais pas d’avoir perdu son enfant ou l’être aimé. Il est triste car pour la première fois, il est seul. Jamais durant le film il n’aura été capable d’un sentiment sincère. Il a aimé son enfant car il lui ressemble. Il regrette les rares femmes qui l’ont quitté justement parce qu’elles l’ont quitté. Pour la première fois, le sort semble se retourner contre lui. Plus que la perte ou l’avortement, c’est un échec qui brise le plus Alfie : sa maîtresse de secours, prétendument tout acquise puisque plus âgée (Shelley Winters aussi géniale que dans Lolita en 1962), le quitte pour un homme plus jeune. A la fin du film, Alfie apparaît pour ce qu’il est : un chien, seul, perdu dans les rues de Londres. La langoureuse chanson de Cher du générique de fin (écrite par Hall David et Burt Bacharach) en devient ironique.
L’air de rien, Lewis Gilbert a bien joué son coup. Sous couvert d’une comédie chic et légère au casting en or (Alfie le dragueur finit d’asseoir la réputation de Caine après Ipcress – Danger immédiat l’année précédente), il nous sert un brûlot qu’on a envie de qualifier de féministe dans ce que le terme peut avoir de plus noble. Fustigeant aussi bien l’égocentrisme et le narcissisme masculin que la niaiserie du bonheur familial vendu par la publicité et une certaine faction moraliste de la société, il signe un film résolument moderne. Usant des procédés du grand spectacle, il en dynamite les effets par un propos et une fin des plus inattendus.

 

Seule une ombre plane au tableau : la position du film sur l’avortement reste ambiguë. L’avortement y est comparé par le médecin qui va le pratiquer à un assassinat. De nombreuses raisons sont imputables à une telle attitude. L’époque est sans doute la première. Si l’avortement est sans conteste une réalité en 1966, il n’est en rien légal et ne le sera pas avant l’année suivante en Angleterre. L’éventuelle position anti-avortement de Lewis Gilbert ne serait donc pas surprenante. Il n’est toutefois pas certain qu’elle soit la sienne. Il prend tout de même le soin de faire du médecin un personnage profondément antipathique et vénal. Bien qu’éloigné de ses principes, il n’hésite pas à le pratiquer et à le marchander mesquinement. Ce qui peut être senti comme une réaction contre l’avortement, qui est d’ailleurs peut-être le fait de la pièce dont le film est adapté, peut être inversé en un regard compatissant sur la réalité sociale des femmes et ainsi faire passer d’une autre manière un message que la production n’aurait sans doute pas laissé passer autrement. Le débat reste ouvert.


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Europe 51

Europe 51

Lion d’Or à Venise en 1952, « Europe 51 » est une parabole mystique, une quête spirituelle où l’héroïne transcende sa condition bourgeoise pour combler la perte douloureuse de son fils. Un mélodrame édifiant en version restaurée.

Le Jardin des Finzi Contini

Le Jardin des Finzi Contini

« Le jardin des Finzi Contini » est un film sur la mémoire suspendue et le temps retrouvé. C’est une œuvre impérissable qui est le véritable chant du cygne du « commandatore » Vittorio de Sica. Eblouissant d’émotion contenue dans sa version restaurée.