Si des questions sont posées quant à l’existence du cinéma en Afrique, si l’on voit des gros titres tels : « Le vieux continent cherche ses cinéastes », si l’on remarque que le cinéma est amalgamé avec mondanités, soirées et opportunités de semer son nom dans les oreilles de l’intelligentsia courante, si aujourd’hui rien dans le milieu du cinéma mondial, surtout africain, surtout et re-surtout algérien, ne fait penser à l’art merveilleux qui porte curieusement le même nom, c’est que nous sommes bien loin du compte.
Il vrai qu’il y a, ces derniers temps, une activité nourrie à vocation cinématographique en Afrique. Il est vrai aussi que ce même cinéma – et je pense au flirt avec des mouvements littéraires tels que la négritude – a une certaine nuance militante, mais après tout, l’Afrique n’a-t-elle pas le droit de clamer haut et fort son "histoire" ?!…cela parait trivial, mais si un jour l’essor du cinéma se fait connaitre dans le plus vieux continent du monde, ce sera parce que les réalisateurs auront su tourner la page tout en écrivant avec l’encre d’antan.

Osmane, Sissako, Mambety, Ouedraogo, Paulin Soumanou Vieyra, Oumarou Ganda, Souleymane Cissé, Cheick Oumar Sissoko et d’autres, même peut-être Hamina (avec l’aide Ô combien précieuse de Boudjedra) ou Bouamari (Le Charbonnier), ont réussi quelque part à créer une sorte "d’assiette foncière" où le cinéma africain a pu se construire un abri. D’autres émergences aujourd’hui aussi font se rencontrer passion et images cristallisées, ainsi les Téguia, les Zaimèche, les Bensaidi. Ce n’est pas là une fin en soi… cela ne veut pas dire que le cinéma en Afrique doit automatiquement se résumer aux exemples susmentionnés, bien au contraire, il doit y avoir une diversification des approches scénaristiques, et d’autres potentialités créatives dans la réalisation. L’Afrique a tellement de choses à raconter mais si peu eu l’opportunité de dire.

Retraçons le parcours d’un homme désirant créer en Afrique, notamment un réalisateur. Voulant donner vie à ses idées, il écrit, corrige, lit, réécrit. Puis il rêve à telle scène, à tel jeu d’acteur, à une réplique dans une séquence où il ferait valser ensemble la rythmique de l’image, les mots minutieusement choisis et le son où marineraient les ingrédients de son film. Il veut faire ce film et cherche des productions. Mais il oublie que dans le panier à crabe cinématographique, ce n’est pas le cinéma qui compte, mais les crustacés, le nombre de zéros derrière la traine banquière de mariée derrière eux. « Production veut dire auto-production » lui dit-on, « certes, nous sommes producteurs mais nous nous produisons nous-mêmes. On fait du “Nous dans Nous“, on se sert des quelques miettes considérées comme budget pour le cinéma pour faire nos films. On nous donne des milliards, on utilise cinq pour cent pour le film et le reste on le saupoudre avec de la farine d’invisibilité. On ne peut produire quelqu’un d’autre, d’autant plus qu’on ne le connait pas, qu’on n’a jamais vu ses œuvres dans notre panorama et surtout si ce qu’il a à dire empêchera la perpétuité de nos gains en dévoilant ce qui se cache sous le jupon du quotidien ». Le petit réalisateur se dit que ce qu’il entend ne parle pas du cinéma comme il l’imaginait ; lui voyait dans sa tête Anna Karina et Belmondo s’échanger un regard furtif, il rêvait de Greta Garbo et Ninotchka à la fois, d’Ingrid Thulin, d’Antony Perkins debout sur l’estrade criant ses vérités à la face des gens, et là on lui parle de « nous dans nous ». Il cherche comment faire son film, il regarde en haut et il voit que les fonds pour ce genre d’initiatives sont soit inexistants, soit attribués à quelques élus du roi qui prônent le « nous dans nous ». Il sait aussi que le mécénat est une chimère. Il regarde ceux qui soi-disant animent l’horizon cinématographique par des festivals, il regarde ceux qui sont présent dans les festivals et il ne voit que cirque, supercherie, opportunisme, et personnes qui ont plus à voir avec la comptabilité bancaire qu’avec le cinéma. Il jette un coup d’œil vers les associations, vers les fondations, vers les organismes pouvant aider et il trouve toujours un spectre du roi à côté d’un adepte du “nous dans nous “ bien placés pour museler la création, et entourer de barbelés le magot royal sempiternellement emmagasiné. Il cherche des salles de cinéma, il n’en trouve pas dans son pays, juste des salles diffusant les programmes royaux ou financés par le roi. Il désespère et s’attache à des images fugaces de films qu’il a vus, se dit qu’il a, quand même un jour, rêvé à la création, à distiller le sens et la beauté en tourbillons d’images et de son.
Le cinéma, particulièrement en Afrique, ne doit pas être un bien étatique… non! L’art n’a pas besoin de cela. Le cinéma n’appartient à personne, chacun a ses propres idées, créations ou penchants. Mettre cet art dans un moule convenant à n’importe quel régime relève du « crime contre la culture, le savoir ». Il faut que les festivals de cinéma, du vrai cinéma, libre comme doivent l’être ses adeptes, poussent comme des champignons dans le continent. Que les salles fleurissent. Que l’on voit des films dignes d’être vus, des films qui apportent un semblant de création, des films qui ne sont pas un énième tableau digne d’un étudiant proprement structuré des beaux arts sur un personnage historique, pas de film-mouton dans le troupeau mené à l’abattoir. En clair, il faut que la rupture ait lieu. Il faut arrêter de parasiter le cinéma. Que ceux qui ne veulent que connaître le prestige, le pouvoir et la notoriété aillent trouver une autre vocation, un autre champ de bataille, d’autres projecteurs !
Pour que les véritables Gepettos de l’image fassent parler les ombres muettes, l’on attend à ce que le pantin "Afrique" soit lâché par ses ventriloques.





