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Un été comme ça

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« …sex and sun. »

Trois beaux personnages

Un été, Geisha, Léonie et Eugénie, trois femmes sexuellement perturbées, s’enferment dans une propriété de campagne avec la remplaçante inexpérimentée de leur thérapeute ainsi qu’un travailleur social en charge de l’assister. Le but de l’opération étant de les aider à mieux gérer leurs pulsions pour leur permettre de concevoir une socialisation sous un autre angle que celui de la relation charnelle. Un été comme ça est ainsi essentiellement structuré autour du point de vue de ces trois femmes, de leur thérapie, de leur corps frustré par l’abstinence, de leur tentative de corrompre leurs soignants ou de faire le mur pour aller épancher leur soif d’hommes, l’ensemble générant une tension permanente, palpable et étouffante. Cette tension est accentuée grâce à l’atmosphère estivale et chaude dans laquelle se déroule l’intrigue, et qui est elle-même intelligemment renforcée par l’usage de la pellicule, dont la matérialité accentue la sensation halitueuse et érotisante de la saison, augmentant ainsi mécaniquement la frustration des trois femmes. L’absence de musique extradiégétique parachève enfin le dispositif immersif mis en place par Denis Côté, qui est utile à plonger son spectateur au cœur de l’univers langoureusement vénéneux de ses héroïnes et à lui faire ressentir l’épreuve qu’elles subissent. Parce qu’elles sont le cœur de son histoire, l’auteur enchaîne régulièrement des plans rapprochés de ses trois accros au sexe, qui relatent avec régularité, de manière sobre et avec une précision parfois photographique, leurs diverses histoires sexuelles graveleuses et sordides. Ce détachement et la froideur de la parole des patientes génère, lui, un fort contraste avec la plasticité charnelle de l’imagerie érotisée du film, tout comme avec certaines séquences de masturbations ou de relation sexuelles obtenues malgré les règles d’isolement (ces relations n’étant jamais filmées de manière pornographique) ce contraste étant utile à amplifier la violente radicalité de l’univers dépeint et dans lequel sont plongées nos trois héroïnes.

Parmi les séquences les plus crues et éprouvantes, on pensera notamment à celle durant laquelle le personnage de Geisha, incarnée par la venimeuse et étrangement sensuelle Aude Mathieu, prodigue des fellations à toute une équipe de footballeurs dans les bois, non loin de la résidence d’été. Ou encore celle où Léonie, à qui le regard fantomatique de Larissa Corriveau confère une aura emprunte de mystère, participe à une séance de ficelage bondage. La subtilité d’Un été comme ça consistant en ce qu’aucune des trois patientes ne se considère véritablement comme malade ou comme victime, malgré les horreurs, parfois incestueuses, que certaines ont pu subir. Malgré tout, et c’est peut-être l’aspect le plus subversif du film, qui ne peut qu’évoquer l’ensemble des questions sur la sexualité soulevée par le féminisme actuel, Geisha, Léonie et Eugénie continuent, si ce n’est d’aimer, en tout cas de désirer les hommes (qui ne sont d’ailleurs pas tous caractérisés comme des salauds ou des prédateurs) tout en se contrefichant des jugements moraux de la société. Qui plus est, l’état de solitude découlant de leur addiction et dans lequel elles sont toutes trois plongées, génère en lui-même une empathie et un attachement pour chacune d’elles, de la plus candide à la plus inquiétante.

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Trois personnages limités

Toutefois, la subtilité d’Un été comme ça trouve sa limite dans la radicalité même du système immersif employée par son réalisateur pour plonger son spectateur dans l’environnement de ses trois patientes. Car en les immergeant comme il le fait, dès son ouverture, dans un milieu tendu et polarisé à l’extrême, il en vient à atténuer le sentiment de progression de son récit. Récit qui, dès lors, donne parfois l’impression de stagner ou de traîner en longueur. Cette sensation de flottement est ensuite renforcée par la caractérisation des trois personnages secondaires que sont la psychothérapeute (visible uniquement durant la première scène du film) sa remplaçante et l’aide sociale qui, dès l’ouverture, sont montrées méfiants et inquiets face à leurs patientes, donnant ainsi l’impression de ne jamais véritablement évoluer au cours du récit. Et le problème augmente d’autant plus que, tous comme leurs bénéficiaires de soins, ces trois personnages semblent aussi névrosés et frustrés par leur vie privée, ce qui a pour conséquence de donner un aspect un peut trop uniforme au film, et accentue par là même la sensation de stagnation du récit.

La tension permanente mise en place par Denis Côté a enfin pour conséquence le refus de l’usage d’humour ou d’ironie, ce qui tend à conférer à l’œuvre une sorte d’esprit de sérieux assez cérémonieux et maladroit. Il est maladroit, car il va justement à l’encontre de l’état d’esprit irrévérencieux qui émane de ses trois beaux personnages féminins. C’est une erreur dans laquelle n’était justement pas tombé Lars von Trier avec son Nymphomaniac, auquel on ne peut que penser en regardant Un été comme ça. Dans cette œuvre, l’humour satirique grinçant (et parfois, il faut le reconnaître, de mauvais goût) de Von Trier, lui permettait justement de prendre de la distance avec son sujet, tout en soulignant l’évolution vers la déchéance de son personnage principal, la nymphomane Joe, et lui permettait de générer avec plus de simplicité et de puissance, un malaise chez son spectateur, lui qui était alors appelé à rire de séquences vulgairement pornographiques. Mais malgré ses défauts, Un été comme ça conserve de sérieux avantages et atouts, à commencer par ses trois formidables actrices qui se donnent corps et âmes à leur rôle. Ainsi, le film ne laissera jamais indifférent celui comme celle qui aura le désir, ou le courage, de se laisser tenter par l’aventure.

  

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Durée : 137 mn


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