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Sleep Dealer

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Avec « Sleep Dealer », Alex Rivera s’amuse avec notre futur… et par là-même avec certaines de nos angoisses… Un film ambitieux et abouti qui laisse présager un bel avenir à son jeune réalisateur.

Depuis ces dernières années, les cinéastes mexicains offrent des petites perles cinématographiques, signes d’une indépendance intellectuelle et esthétique en émergence. Du Labyrinthe de Pan (Guillermo Del Toro, 2006) au Fils de l’homme (Alfonso Cuaron, 2006), en passant par L’orphelinat (Juan Antonio Bayona, 2008), les réalisateurs redoublent d’ingéniosité et d’inventivité. Au pays de la science-fiction, Sleep Dealer est un charmant ovni. Audacieux et troublant, il renouvelle un genre en en détruisant les concepts. L’histoire pourrait paraître naïve : Memo Cruz (Luis Fernando Pena), accompagne chaque jour son père à une réserve d’eau contrôlée par les américains. Suite à un grave incident dont il est en partie responsable, Memo, en proie au désespoir, se décide à quitter le foyer familial pour se rendre à Tijuana, la ville du futur. Sur sa route il rencontre la jolie Luz Martinez (Leonor Varela), qui l’aidera à se faire poser le système nécessaire pour travailler dans les usines modernes aux États-Unis… sans quitter le Mexique.

Film d’anticipation qui met en exergue une forme nouvelle d’esclavage moderne, Sleep Dealer trouble par sa potentielle véracité. Le héros n’est pas un flic ou un « exterminateur », comme dans la plupart des films de science fiction, mais un jeune homme simple prêt à tout pour réaliser ses rêves et aider sa famille. Memo se balade ainsi dans deux univers bien distincts : celui de la réalité virtuelle, parée de couleurs fluorescentes, est en opposition esthétique avec les teintes grisâtres des faubourgs de Tijuana. Le décalage se fait d’autant plus sentir que Memo incarne les deux aspects d’une cruelle réalité, sans avoir beaucoup de vrais choix quant à son avenir professionnel. Cette impasse est dans le futur un lot quotidien et unanime. Survivre ou mourir, le choix n’est pas à faire. Les individus n’ont plus le droit à une identité propre, ils appartiennent tous à une sorte de « package » qui les unit aux machines, chacun devant répondre aux mêmes exigences que son voisin. Nul n’a de vie, tout est montré et tout se sait. L’intimité est une utopie et l’espoir n’est pas permis.

Sleep Dealer soulève de nombreuses problématiques quant à l’asservissement de certains peuples. À mi-chemin entre eXistenZ (David Cronenberg, 1999) et Fast Food Nation (Richard Linklater, 2006), le premier film d’Alex Rivera conjugue les thématiques de la réalité altérée et de la critique sociale avec une insolente (et talentueuse) audace. Peut-être anticipe-t-il certains fantasmes américains, dans lesquels le Mexique serait une source intarissable de main d’oeuvre bon marché. Bien-sûr le plus troublant est l’aspect réaliste de Sleep Dealer. À une époque, le cinéma n’était « que » du cinéma, une projection irréaliste d’un univers hostile, un fantasme du pire qui faisait sourire. Ici on touche à un aspect de la science fiction qui place l’être humain face à ses propres responsabilités et qui met en garde contre les dérives de la modernité. L’histoire fictive du jeune Memo pourrait bel et bien se produire… Il ne reste alors qu’une chose à espérer : que le film d’Alex Rivera ne devienne jamais un documentaire !

Titre original : Sleep Dealer

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