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Sieranevada

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Au-delà de ses complaisances, ce huis-clos réalisé par un des fers de lance de la Nouvelle Vague roumaine brille par son ironie.

Voilà une bonne dizaine d’années que le cinéma roumain s’est affirmé comme le terreau d’une Nouvelle Vague stimulante, éclectique, dont la noirceur naturaliste et l’humour à froid semblent refléter et conjurer d’un même geste les affres d’un pays encore en convalescence – voir notre Coin du Cinéphile consacré au cinéma roumain. Cette singulière aventure cinématographique a donné de ses nouvelles lors du Festival de Cannes 2016, dont la sélection officielle accueillait en Compétition à la fois Cristian Mungiu pour Bacalaureat (sortie en France prévue le 7 décembre 2016) et Cristi Puiu pour Sieranevada – soit deux des représentants les plus emblématiques de cette Nouvelle Vague. Le premier est reparti avec le Prix de la mise en scène et le second, bredouille.

Pas facile d’aborder sans a priori le film de Cristi Puiu, dont la durée (2h50) et le sujet (un huis-clos familial) annonçaient une bête de course festivalière. Or, loin de la pesanteur qu’on pouvait craindre, Sieranevada n’est peut-être, à sa manière, qu’une vaste blague – une démonstration d’ironie pure, bousculant les préjugés, faisant vaciller les vérités les mieux établies, un peu à la manière d’un roman de Milan Kundera. Le romancier de La Plaisanterie (1967) est certes tchèque, il n’empêche qu’un même esprit centre-européen, néo-kafkaïen, conjuguant dans un style épuré pseudo-réalisme et goût de l’absurde, semble à l’œuvre ici et là.

 

Le premier gag du film repose sur son titre. Que voit-on, en lieu et place des grands espaces sauvages suggérés ? Les intérieurs exigus d’un appartement de Bucarest, quelques rues grises et banales, et par-dessus cette déprimante toile de fond, des discussions de famille à n’en plus finir. Le réalisateur de La Mort de Dante Lazarescu (2006) – qui avait marqué, à l’époque, par son prosaïsme sordide et sa cruelle ironie – n’a peur de rien, et surtout pas de faire de son film un quasi-huis-clos de près de trois heures. Cinglant contraste avec la promesse portée par ce faux titre de western, dont l’orthographe bizarrement travestie (Sieranevada au lieu de Sierra Nevada) avait pourtant valeur d’avertissement. Comme pour dissiper tout malentendu, le cinéaste abat ses cartes dès le premier plan, long, oblatif, qui filme des personnages et véhicules en quête de stationnement dans une rue de Bucarest – scène captée en une seule prise mais confuse, subtilement incongrue, se concluant par un générique noir sur fond de virevoltante musique baroque. D’emblée, le ton est donné ; rien ne va se passer comme prévu.

Rien, et sûrement pas la réunion de famille à laquelle le film nous fait assister en quasi-temps réel. A l’ordre du jour, la commémoration de la disparition du patriarche et le rassemblement des proches du défunt autour d’une prière puis d’un repas. Deux rituels, donc – un pour l’âme, un pour le corps. L’attente du repas est le fil directeur du film, peut-être son meilleur gag. Malgré les ventres affamés, il y a toujours une bonne raison pour le reporter, d’abord le retard du pope qui doit prononcer la prière au mort, puis la visite d’un membre de la famille qui, lui, n’était pas attendu, et va rajouter à la tension déjà palpable. C’est que ces retrouvailles familiales sont l’occasion de confrontations virant parfois aux règlements de comptes. Tous les motifs d’exaspération mutuelle y passent, et pas seulement sous des prétextes liés à l’histoire locale (souvenirs de l’ère communiste ou bien pouvoir de l’Église orthodoxe) ; très vite, la conversation brasse des sujets branchés à une actualité brûlante et mondialisée, tels que le massacre de Charlie Hebdo, le 11 septembre, la théorie du complot et les ambiguïtés de l’Internet. Cela dit, il devient vite évident que le strict objet des débats importe moins que la manière dont chacun se positionne, interagit avec le reste de la famille, dévoile une part de lui-même.

 

Au service de ce récit polyphonique, Cristi Puiu orchestre une mise en scène sobre et précise. De longs plans séquences, dépourvus de virtuosité ostentatoire, enchaînent avec une belle fluidité les cadrages fixes et les panoramiques en plans larges et moyens, sans recourir au moindre travelling. Tout se passe comme si la caméra adoptait le point de vue d’un observateur immobile et discret, se téléportant d’une pièce à l’autre. Or ce dispositif formel s’avère à la longue voyant, répétitif et, circonstance aggravante, peu soucieux de recherche plastique ou d’expérience sensorielle – hors une bande son indéniablement travaillée. Si bien que l’intensité des échanges familiaux cède parfois le pas au constat de leur relative banalité. Si le film maintient néanmoins l’intérêt, il le doit à son choix, tenu sur la durée, de se placer à hauteur d’homme et de laisser chaque personnage respirer, exister. L’interprétation s’avère à cet égard exemplaire.

L’ironie de Puiu a beau être acerbe, elle ne bascule jamais dans la facilité du nihilisme ou de la misanthropie. Raison pour laquelle, peut-être, Sieranevada laisse plusieurs jours après son visionnage un souvenir fort et vibrant, comme si on avait réellement côtoyé pendant près de trois heures ces personnages désemparés, dont certains prennent le parti du rire plutôt que de l’amertume ou de l’accablement – une approche roborative, qui inspire l’indulgence vis-à-vis de tout ce que la mise en scène possède de formaté et complaisant. Bref, à défaut d’être une révolution ou un accomplissement, gageons que Sieranevada saura laisser une empreinte forte dans l’histoire déjà riche de la Nouvelle Vague roumaine.

Titre original : Sieranevada

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Durée : 153 mn


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