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Ronit Elkabetz, une femme d´influence

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Une belle femme. Sauvage, longue, brune, étincelante : une pléthore de qualificatifs traverse nos esprits, dépoussière le mot << tendresse >> et apaise nos ardeurs, ce sang bouillonnant qui continue de nous enivrer. Ronit Elkabetz est une sacrée comédienne et la meilleure de sa génération sans doute. Qui est-elle ?

Aujourd’hui, une chanteuse telle que Duffy est acclamée par toute la critique. Elle a raison de le faire tant la voix, l’ingéniosité des productions et surtout la générosité de ses textes ont de quoi bouger ce spleen qui vit en nous depuis des lustres, et qui avait du mal à se réveiller. Elle a raison, mais certains ont la mémoire courte, oubliant ceux qui l’influencèrent : les Scott Walker, Motown et autres Otis Redding. Situation saugrenue mais malheureusement représentative de la pauvreté intellectuelle de ce microcosme dénué de curiosité culturelle. Ronit Elkabetz, immense star en Israël et esclave de la comédie, est en train de subir le même passé, le même présent multicolore et surtout l’absence d’un futur hautement mérité.

Qui la connait ? Qui a succombé devant son tout premier film en tant que réalisatrice (Prendre femme, immense chef d’œuvre) ? Qui l’a surnomma « mon trésor », et surtout qui se voila la face devant la justesse de son corps ? Ils sont une minorité, ceux qui peuvent se regarder dans le miroir et clamer à quiconque que Ronit est devenue en quelques années, une artiste complète qui gravit les montagnes magiques sans peur et sans reproche.

Il faut de nos jours crier pour se faire entendre, voilà les raisons de cette inquiétude devant l’aveuglement de la critique face à une telle beauté brune. Elkabetz, c’est tout ! Anna Magnani pour sa sauvagerie méditerranéenne, Gina Lollobrigida pour cette sensualité déconcertante et Ida Lupino pour sa maîtrise de l’espace cinématographique. De nombreuses influences pour une femme qui s’est toujours entichée d’une devise surprenante mais bel et bien réaliste : « Je n’ai jamais été attirée par les rôles de belle femme. Je suis attirée par la difficulté, la saleté, ce qui gratte, ce qui saigne ». Déclaration qui peut dérouter, certes, mais qui s’inscrit dans un intellect passionnant, et qui consiste à malmener toutes réflexions sur la vie, l’amour et le reste. Elkabetz est un être humain qui aime ses semblables, qui ne fait aucune différence entre un juif et un arabe, qui se repose sur du sable palestinien tout en scrutant les horizons israéliens, et qui aime compter en français. Tout cela paraît faux, mais regardez ses films et vous y verrez une silhouette qui bouge dans tous les sens, qui épouse parfaitement la tolérance de ses cinéastes, et surtout qui prend plaisir à être femme, tout simplement.

Comme tous les plus grands, Ronit Elkabetz est tombée dans la marmite de la comédie par hasard, en allant fureter dans un casting pour une publicité – du moins c’est ce qu’elle pensait. Après avoir ressenti un vif plaisir à se réapproprier l’imaginaire d’un autre, Elkabetz enchaîne film sur film et devient la nouvelle meilleure amie d’un peuple entier. En 1997, elle intègre la troupe de Mnouchkine et vit quelques temps à Paris. Elle reviendra dans son pays avec une nouvelle arme : la vie. Depuis ce retour, Elkabetz surprendra par ses choix judicieux et risqués. D’une femme d’origine marocaine qui caresse la jouissance d’un israélien dans Mariage tardif, à une mère prostituée et immature dans Mon trésor, en passant par une patronne de café hautement géniale dans La Visite de la fanfare, Ronit se rapproche progressivement des cieux, et embarque avec elle toute une nouvelle géographie cinématographique : celle d’un pays qui bouge, respire et clame dans une langue posée, que l’amour est à réinventer.

Le meilleur reste à venir. En 2005, une bombe surgit sur nos écrans. Prendre femme, coécrit avec son frère, Shlomi, convoque les fantômes de Cassavetes et dépose sur nos regards vierges, une violence conjugale rarement filmée au cinéma. 3 feuillets ne suffiront pas pour exprimer la richesse d’une palette de couleurs que Ronit a jetée sur sa toile incandescente. Il faut la voir manier les maux de ses personnages, les faire sortir de leurs gonds par des procédés narratifs simples, mais qui avaient été mis en jachère depuis des décennies, et surtout il faut voir cette femme camper un personnage qui tente, par tous les moyens, de s’émanciper d’une vie merdique dans laquelle son mari, zombie de pacotille, trempe son ennui et sa mollesse, au milieu d’une mare religieuse où l’intégrisme est roi. Séquence fabuleuse où Ronit se jette sur son époux et le malmène de mots, lui clamant qu’il est bon à rien, que ses silences la rendent folle, que son incapacité à se comporter en mari la dégoûte. Séquence effrayante car déjà vécue. Là, Ronit est devenue une reine !

Toujours des mots, des bouts de phrases à balancer sur cette femme qui enflamme la blancheur de cet écran cinématographique, par son influence jubilatoire. Toujours !


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