Red Amnesia

Article écrit par

Intrigant et mystérieux, le film s’égare entre fantômes, passé et politique.

Film sur la mémoire, le nouveau Wang Xiaoshuai, après Shanghai Dreams (2005)et 11 Fleurs (2011), porte justement ce titre car il traite de la manière dont les peuples sont vite oublieux de leurs malheurs. Il revient ici, de manière fort elliptique, sur un épisode récent de l’Histoire chinoise, qu’on a appelé le Troisième Front et durant lequel, dans les années 60, le gouvernement de Mao décida de déplacer la plupart des complexes industriels et militaires installés sur les côtes et les provinces du Nord-Est vers des zones plus enclavées et montagneuses, en raison de la dégradation des relations sino-russes. Bien sûr, des millions de personnes durent suivre et s’installer à la périphérie des villes, quittant leurs régions d’origine pour végéter à l’écart de ce qu’on a pu appeler le fleuron de l’industrie de la République populaire dans les provinces centrales du Sichuan, du Yunnan, de Guizhou et de Chongping.

Certes, ce déplacement de populations fit moins de morts et répandit moins de drames que la Révolution culturelle, mais elle a laissé des traces dans la vie des Chinois. Wand Xiaoshuai revient sur cette situation en tissant un scénario entre film de fantôme et thriller, à travers le portrait d’une femme, Deng, qui vit encore dans le souvenir de son mari mort et qui semble toute dévouée à sa famille. Alors qu’elle culpabilise de n’avoir pas aidé la famille de Zhao à aller s’installer en ville comme elle, c’est les fantômes qui viennent alors à sa rencontre comme dans un certain film de vampires bien connu. Mais ce fantôme-ci est jeune et vivant et venge la mémoire de sa famille en persécutant par téléphone, puis en réel, la pauvre Deng qui se sent rejetée de toutes parts.

 

Avec sa facture étonnante, sa maîtrise des images et du jeu des acteurs, ce film tient le spectateur en haleine comme un vrai polar, surtout qu’il sait aussi s’arrêter sur les différends entre les deux frères, dont l’un rejette la mère et l’autre a tendance à la protéger contre l’avis même de son épouse. En fait, personne n’a rien oublié de tout ce passé douloureux, même les jeunes qui n’ont pas connu cette histoire, mais le film porte le titre d’« amnésie rouge » comme pour convoquer, non seulement les fantômes, mais aussi les démons. Il nous propose, en plus, un beau portrait de femme, de famille, en comparant le comportement des vieux par rapport aux nouvelles générations chinoises, plus enclines comme en Occident à profiter des biens matériels de la vie. Seule Feng semble se sacrifier pour les siens, mais n’est-ce pas aussi pour se faire inconsciemment pardonner ?

Film profondément métaphorique, il faudra tenter de se laisser immerger par cette histoire en ayant en tête la situation particulière de la Chine de nos jours, car le réalisateur tient à nous tenir alertés. Il le déclare clairement dans le dossier de presse : « Si nous refusons d’analyser l’Histoire, nous aurons des difficultés à bâtir notre avenir. Le désordre de la situation économique chinoise actuelle est dû au manque de reconnaissance de nos erreurs passées. Cependant, à titre individuel, certaines personnes ont franchi ce pas et ont fait des excuses publiques. » Ce à quoi ne parvient pas la vieille dame, très digne en apparence, Deng qui a subi le rouleur compresseur de la pensée communiste. Elle fait partie de ces personnes qui « ont subi un véritable lavage de cerveau : elles sont devenues insensibles et perçoivent parfois leur existence comme vide. Red Amnesia témoigne de l’univers de ces personnes à travers le portrait et le destin de cette vieille dame, Deng », qui pourrait bien être inspirée par la propre mère de Wang Xiaoshuai, qui marque de plus en plus le cinéma chinois contemporain par son audace et sa profondeur.

Titre original : Chuangru Zhe

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Durée : 105 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..