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Pas son genre

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Un film inégal, mais qui dévoile progressivement une tension narrative et une subtilité certaines. Coup de chapeau aux deux comédiens principaux, épatants.

Quand Clément débarque à Arras, la situation est claire : lui est un brillant intellectuel parisien, un homme séduisant qui vit comme une sanction sa mutation professionnelle dans le Nord. Ce n’est que temporaire, son agenda est même aménagé pour qu’il puisse passer la moitié de la semaine à Paris, qu’importe : il faut tenir un an, une éternité. C’est probablement le désœuvrement qui le pousse à flasher sur Jennifer. Il aurait pu en choisir une autre, mais ce sera elle, question de timing tout simplement. Elle était au bon endroit, au bon moment, celui où Clément, fraîchement débarqué à Arras, se demandait très sûrement comment il allait faire pour tenir un an dans cette galère.

Jennifer est une jeune coiffeuse célibataire pleine de vie et de charme, mère d’un petit garçon, et qui n’oublie pas de se faire coquette pour rester femme. Sa vie semble creuse et superficielle, et c’est justement la question du sens qui guidera son parcours tout au long du film. Elle a fait de la relation à son enfant le sens de sa vie, pour se protéger elle avant toute chose. S’investir dans la relation à Clément, réinvestir sa vie amoureuse, est une chose grisante mais dangereuse, qu’il est inconcevable de décider sur un coup de tête (ou plutôt un coup de cœur). Cette relation ne peut donner du sens à sa vie qu’à condition d’être durable et rassurante. Donner du sens à cette relation, revient à y mettre toutes les conditions et les sécurités nécessaires. 
 

 

La première partie du film est fondée sur l’opposition des personnages. L’idylle entre la pétillante coiffeuse provinciale et l’intello bobo parisien, un peu mutique, un peu prétentieux, mais quoi qu’il en soit très charmeur : qui y aurait cru ? Problème, c’est au récit qu’on ne croit absolument pas. La première heure de Pas son genre accumule les clichés et les situations niaiseuses. Ce n’est pas drôle, ce n’est pas touchant, ce n’est même pas amusant, c’est tout simplement ennuyant. On sent poindre la comédie romantique insignifiante, prétextant l’opposition des genres (sociale en l’occurrence) pour servir une vision aseptisée et navrante de la chose.

Mais progressivement, le récit change de ton et prend de l’épaisseur. La rupture intervient quand l’inégalité sociale et culturelle, dressée de manière trop superficielle dans la première partie du film, se fait inégalité des sentiments. Ce changement de barycentre met en valeur des personnages dont on ne soupçonnait pas la profondeur, dévoilant leur fragilité, sublimant leurs failles. Le film gagne en justesse, en finesse et en puissance émotionnelle. Pas son genre, ce n’est pas un conte de fée à l’eau de rose sur fond de Bienvenue chez les Ch’tis (Dany Boon, 2008), mais bien le récit d’une histoire d’amour condamnée dès le départ à n’être qu’une parenthèse, qui laissera plus de traces douloureuses qu’elle n’aura fait de bien.

Jennifer et Clément partaient de trop loin. Il faut dire que notre intello n’a jamais pu s’engager, il aime plaire, mais les histoires d’amour, ce n’est pas son truc. La petite coiffeuse voyait en lui le prince charmant, elle se donne toute entière à lui, mais lui ne donne rien. Il n’a rien à donner, non pas qu’il ne l’aime pas, mais il ne sait pas donner. Le mutisme du bel amant la renvoie avec violence à tous ses complexes, tandis que les exigences sourdes de la jolie maîtresse lui rappellent avec insistance son incapacité à rendre les femmes heureuses. Il n’a jamais eu l’intention d’aller plus loin, tandis qu’elle a l’impression d’être allée trop loin. Au-delà des sentiments, il y a bien cette question primitive de l’ordre de la survie qui les anime tous les deux.

 

On se dit que finalement, on n’est jamais vraiment égaux devant les sentiments. L’amour pur et éternel n’est évidemment qu’un mythe, une utopie entretenue pour faire rêver les jeunes filles. Si l’euphorie est de mise au départ d’une relation, vient fatalement le moment où le couple est mis à l’épreuve de la réalité. A la séduction se substitue la confrontation. C’est vrai, chacun doit mettre de soi pour former le couple. Mais en y mettant de sa personne, on y met bien souvent toute son histoire, ses craintes, ses complexes, ses traumas les plus enfouis. On n’est jamais vraiment égal les uns aux autres devant les sentiments, car on n’en a jamais vraiment les mêmes attentes. On ne s’abandonne jamais vraiment à la relation, car dans l’idée de fusion, il y a bien comme une peur de dissolution et de disparition de sa propre personne.

Titre original : Pas son genre

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