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Nuit Martin Scorsese

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La Nuit Scorsese, organisée au cinéma Le Champo, remet sous les feux de la rampe six films incontournables de Martin Scorsese : Raging Bull, Taxi Driver, Mean Streets, A Tombeau Ouvert, Casino et Les Nerfs à vif. Six films caractéristiques de l´univers du cinéaste.

L’esthétique scorsesienne recèle de raccords ou de mouvements interrompus dans la brutalité, dans le fracas, dans l’inattendu. Les corps sont mis à mal, torturés, violentés, se déchaînent dans une célébration jubilatoire et sanguinaire de la violence. Le sexe est vécu comme un péché, mais paradoxalement, la bestialité des personnages masculins semble trouver son origine dans des pulsions éminemment sexuelles. Le corps est subordonné à la volonté d’un esprit malin qui se déchaîne par la violence et, de ce fait, par la destruction de la matière corporelle. Cercle mortel dont la seule issue est l’autodestruction… On retrouve pleinement cette idée de détérioration physique dans Les Nerfs à vif, où le corps de Max Cady se fait porte-parole d’un esprit dégénérescent en quête de vengeance.

Le châtiment corporel est également un moyen de se purifier et d’accéder à la rédemption. Dans Raging Bull, les blessures du boxeur Jake La Motta sont finalement celles qu’il s’inflige lui-même par esprit de culpabilité. Combien de coups prend-il ? Combien en donne-t-il ? Combien de souffrances (physiques et morales) subit-il ? Qu’importe, semble-t-il dire, car le sang versé le lavera de ses péchés…

C’est dans Les Nerfs à vifs que Scorsese exploite le plus frontalement un thème qui lui est cher et qui apparaît en filigrane dans Raging Bull, celui de la religion. De manière générale, la transformation et/ou la déstructuration des corps et de la chair, ostensibles dans Taxi Driver quand Travis change de look (il devient un soldat iroquois) puis part dans une suicidaire mission commando, exalte toujours une idée de « fanatisme » chrétien, car le pardon et la rédemption passent par la flagellation et la mise à mal du corps humain, qui elles-mêmes s’accompagnent d’un dénudement spirituel (l’âme cherche aussi à se purifier, car c’est elle qui sera jugée par Dieu). Ainsi, la notion de culpabilité traverse A Tombeau Ouvert : Franck Pierce se sent responsable de la mort d’une jeune adolescente et écume la ville aux grés de ses interventions pour trouver le pardon (divin ?). Sa quête est très visiblement motivée par un besoin de repentir.

Souffrir pour survivre. La vie apparaît comme une épreuve perpétuelle. Se battre contre soi-même, mais aussi contre les autres. Les personnages masculins chez Scorsese ne se réalisent que dans un rapport de force et de domination mis au service de leurs propres perversions. Ces tensions sont viciées par la démesure, « l’hubris » se fait vœu d’omnipotence (pour ressembler ou devenir Dieu ?). Elles trouvent leur expression dans la négation de la condition humaine (Les Nerfs à vif), le racisme (Travis Bickle dans Taxi Driver ; Mean Streets), l’homophobie et le machisme (Jake la Motta dans Raging Bull), la folie et l’absurde (A Tombeau Ouvert), ou encore le meurtre (Casino). Bref, dans l’écrasement de l’Autre.

Le personnage masculin qui est à l’extrême limite de ces pôles tensionnels est Max Cady (Les Nerfs à vifs). Privé pendant quatorze ans de vie et de liberté, c’est un tueur psychopathe et névrotique. Tatouée sur son dos, une croix, symbole de la religion. A gauche de celle-ci, une Bible ayant pour concept « Vérité » et à droite, un poignard ou une dague représentant la « Justice ». Pour lui, la vérité est uniquement souffrance et vengeance. L’irrationnel l’emporte sur la logique ; la justice n’est faite que si violence cruelle il y a. Seule la Loi du Talion est en mesure de régenter son rapport avec autrui. Bref, Max Cady est un danger permanent pour les autres.

Une autre thématique récurrente dans l’œuvre de Scorsese, et qui transpire tout au long des six films de la soirée, est celle de la dualité. Se mêlent et s’entrechoquent dans un univers duel le vice et la vertu, la violence et la grâce, les prêtres et les gangsters, la prostitution et l’enfance, l’innocence et la brutalité, l’amour et la haine, la confiance et la trahison… Les paradoxes qui consument tous les personnages les conduisent à leur propre chute ou à leur propre mort.

Souvent, le cinéaste oppose ses protagonistes : l’un est calme et réfléchi, l’autre est une tête brûlée au comportement lunatique et aux frasques violentes. C’est le cas, notamment, dans Mean Streets avec Charlie et Johnny Boy, le premier essayant à chaque fois de rattraper les erreurs de l’autre ; et dans Casino, avec Ace et Nick. Dans Raging Bull, l’opposition entre Robert De Niro et Joe Pesci relève d’une mise en abîme flagrante, puisque Joe Pesci, le petit nerveux, n’est autre que Scorsese et De Niro, le frère tantôt protecteur tantôt brutal, donne vie au frère de Scorsese lui-même. Quand Scorsese décrit la relation entre La Motta et son frère dans Raging Bull, c’est sa propre enfance qu’il met en scène…

Mais le principe de la dualité des êtres trouve également son expression dans l’exploration de la double (voire multiple) personnalité d’un personnage : on pense en particulier au Travis Taxi Driver. Les héros scorsesiens, qui sont plutôt des anti-héros, apparaissent agités, nerveux, impulsifs, instables, et surtout ambigus, clivés, mi-bêtes/mi-anges, capables de prendre conscience de leurs erreurs, consumés parfois par un fort sentiment de culpabilité, et se raccrochant souvent à un utopique espoir de rédemption. Mais en définitive, Scorsese se refuse à en faire des personnages parfaits ou détestables ; ce n’est pas d’un côté les « bons » et de l’autre les « méchants ». Il s’interdit de les juger et de verser dans quelconque manichéisme, il nous les dévoile, les met en lumière sous différents aspects. Les personnages les plus sombres ne sont pas condamnés, tout comme les personnages les plus « positifs » révèlent, à un moment ou l’autre, leur inhumanité, leur perfidie et leurs défauts.

Ces aspects les plus négatifs apparaissent comme des conséquences des conditions de vie dans lesquelles vivent les personnages. La vie dans les rues est violente, la vie au foyer aussi. Aucune sérénité, aucun apaisement, aucune accalmie, que ce soit dans Les Nerfs à vif, Mean Streets ou A Tombeau Ouvert. Dans ce dernier film, Scorsese place son univers à la frontière du surréalisme. Tout n’est que transe et fusion perpétuelle. Il utilise des effets d’accélérés pour insuffler à ses personnages une inhumanité paradoxalement burlesque, et les plonge dans une démence qui concorde parfaitement avec le monde les environnant, qui n’est que chaos…

Les personnages masculins sont souvent trop violents, trop virils et trop avides de pouvoir pour assumer l’image de guide ou de héros. Ils sont témoins des dégénérescences du monde, puis deviennent eux-mêmes des êtres en dégénérescence, avec pour seules perspectives souffrance, errance et aliénation. Ce sont des personnages intuitifs, qui se meuvent dans un monde qui n’est pas fait pour eux.

Le New York nocturne, glauque et sale, allégorie de l’écrasement opéré par la ville, apparaît comme un des moteurs des maux et des troubles de l’univers scorsesien. Ce cinéma des bas-fonds exalte la volonté de changer de vie et de statut par tous les moyens, qu’ils fussent bons ou mauvais.

Les personnages (masculins surtout) se rassurent et redéfinissent leur identité dans l’affrontement, mais aussi (et c’est là tout le paradoxe) dans la promiscuité et le besoin de créer autour d’eux un cocon, une Famille dont ils seraient le centre de gravité. Mais tout équilibre se révèle vite précaire, le bonheur est tangent car illusoire, le déclin est long, lent et inexorable.

Les héros essayent, dans leur quête de puissance et de pouvoir, de devenir « mieux que » la personne située hiérarchiquement au-dessus d’eux. Mais attention à ne pas enfreindre les Codes de l’honneur de la mafia, car ces entorses peuvent se payer de la vie. C’est ce qui arrive dans Casino et Mean Streets, où le pouvoir et la réussite font tourner la tête aux protagonistes. Aveuglés par un sentiment de toute puissance, ils baissent leur garde ; or c’est un comportement inverse qu’il leur faudrait adopter, car plus ils deviennent puissants, plus ils suscitent les convoitises et sont, paradoxalement, vulnérables. Leur chute sera aussi fulgurante que leur ascension.

L’ascension sociale, parlons-en : vision pathétique et utopique d’un rêve américain que les héros caressent, mais qui ne demeure qu’une chimère. Cette volonté de bousculer une hiérarchie prédéfinie par la société témoigne de l’envie tenace et vorace de devenir « quelqu’un de respectable », de se sortir d’une vie précaire, comme le montrent Means Streets et Casino, mais aussi Raging Bull (voir la séquence de la prison). Cependant, la chute des personnages apparaît irrémédiable, comme dans Casino. Ce film dépeint un magnifique monde de couleurs pimpantes, glamoureuses, euphorisantes et hypnotiques. C’est le lieu de l’irrationalité, où se déchaînent les passions. La « grande désillusion », la chute des personnages s’enclenchent dès lors que le mécanisme se grippe, ce qui bien souvent se produit à cause des personnages eux-mêmes. Las Vegas est une utopie qu’il convient de respecter, de ne pas souiller et surtout de ne pas révéler, son versant caché ne devant pas être montré, sous peine d’être évincé. Voici la tragique expérience que feront Nick, Ginger et Ace.

A (re)voir les six films de la soirée, on réalise à quel point le cinéma de Scorsese est irrigué par des thématiques qui lui sont chères : les gangs de la mafia et la figure paternaliste (Casino, Mean Streets) ; la religion (Les Nerfs à vif, A Tombeau Ouvert) ; la force de caractère des femmes (Raging Bull, Casino, Taxi Driver, Mean Streets) ; le thème de la dualité (Taxi Driver) ; la solitude, la dégénérescence, l’autodestruction et la souffrance physique (tous les films). Les films proposés pour cette soirée sont probablement les plus intériorisés du réalisateur. Mises en abîmes certaines, mais aussi question de la subjectivité au cinéma et par le cinéma.

Tous les plans sur les miroirs, outre qu’ils constituent la manifestation concrète du narcissisme des personnages, alimentent un questionnement personnel du réalisateur face à un art qu’il a apprivoisé en réalisant des films hétérogènes aux montages brisés, faits de saccades et de ruptures. Quand La Motta à la fin de Raging Bull s’observe dans un miroir, quand Travis Bickle dans Taxi Driver délire devant le miroir et lâche sa phrase culte « Are you talkin’ to me ? », quand Ace ou Ginger se complaisent à afficher leurs goûts de luxe dans Casino en s’observant dans un miroir, ne faut-il pas aussi y voir un cinéaste qui se questionne sur lui-même et sur sa capacité à dompter par l’image la furie et la douleur qui font saigner son être ? Car les films de Scorsese sont les reflets de sa propre personnalité : complexes, complexés, torturés, névrosés, ambigus, clivés… mais en définitive humains.


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