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Napoléon (Abel Gance -1927)

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Un oeuvre fleuve, jamais véritablement terminée: un volcan d’idée-cinéma, dont certaines n’ont pas encore été reprises…

Même si cela pourrait paraître absurde, il est très difficile de voir aujourd’hui en France le Napoléon d’Abel Gance. Par les aléas du marché des DVD, cette ouvre majeure du cinéma mondiale, n’a jamais été édité sur le territoire national. Cela tient à des raisons éditoriales, sans doute, peut être à des questions de droits, mais également à un vrai problème que le film pose aux historiens du cinéma : de quoi parle-t-on au juste quand on dit le Napoléon d’Abel Gance?

Le film est en effet un oeuvre gigantesque, un projet pharamineux que son réalisateur n’a jamais cessé de remanier. Un idée folle, comme la Sagrada Familla de Barcelone, défiant à telle point les limites se son temps, qu’on peut pas la dire définitivement achevée. Ils en existent aujourd’hui une vingtaine de montages différents, dont nombreux faits par le réalisateur lui-même, qui a ajouté d’abord le son, puis la voix off, arrivant même à ajouter des scènes entières, tournée avec des acteurs différents. Le film n’a donc pas cessé d’être coupé, retouché, allongé, jusqu’au moment où, drôle de rencontre dans l’histoire du cinéma, il est fini dans les mains de Francis Ford Coppola. La version aujourd’hui plus aisée à voir, a été en effet diffusée par American Zoetrope, à partir de la reconstitution du film faite par l’historien du cinéma Kevin Brownlow (partiellement écourtée) pour une durée totale de 4 heures, avec l’accompagnement musical de Carmine Coppola.
En 1981, l’année de la mort d’Abel Gance, Coppola a repris ainsi le flambeau, et a restitué au monde le chef d’ouvre du réalisateur français. Celle qui pourrait sembler une anecdote anodine, permet au contraire de penser le lien qui existe entre les deux réalisateurs, et de comprendre au spectateur d’aujourd’hui la portée de l’ouvre de Gance : de Napoléon à Apocalyspe now, la boucle est bouclée…

Eloge de la grandeur

France, années 1920. Entre la Russie et l’Amérique, entre Eisenstein et Griffith, entre Octobre et Naissance d’une Nation, Gance décide de donner à voir à l’Europe l’Histoire de sa propre fondation. Une épopée, la narration de la naissance d’une civilisation, dans la droite ligne de Homère.
Mais comment faire pour qu’un film puisse porter une ambition aussi grande ? Il faut trouver des formes, capables de doubler la représentation d’une aura évocatrice. Il faut du montage, de l’accélération, de la surimpression. Gance invente, emprunte, expérimente : il y a quasiment une idée par plan dans le film. Nombreuses scènes, construites sur un enchaînement extrêmement rapide, ne sont pas sans rappeler les théorie russes, le montage des attractions, le « cinéma poing » : la confiance, encore possible à l’époque, fortement discutée par la suite, dans la possibilité de maîtriser le visible en hiérarchisant le sens par le juxtaposition des plans.

Dans l’opinion courante, la présomption est de croire que le cinéma à grand spectacle, les effets spéciaux époustouflants, soient une invention contemporaine due aux avancées de la technique. En réalité, à voir Napoléon, on prend la mesure de combien le cinéma se soit assagi, se moulant dans un souci de réalisme, qui a aplati tout effet en le tirant vers la vraisemblance. Dans la contrainte technique, l’imagination de Gance a pu se déployer au plus haut niveau. La liste des ses prouesses serait longue à faire : la caméra portée, qui rentre dans la scène, parmi les personnages pour donner encore plus de dynamisme aux scènes d’actions, ou encore les flash-back extrêmement rapides, faits de plans qui reviennent un seconde à la manière des polars américains actuels, ou encore, évidemment, la vison panoramique. La nécessité était évidente : il fallait donner au film de la Grandeur. Ceci n’est pas qu’un souci théorique, ou abstrait, il est un véritable problème artistique, qui impose des solutions concrètes pour trouver plus d’espace de celui que le cadre 4 :3 traditionnel pouvait permettre. Gance alors décide de filmer avec trois caméras différentes et de projeter son film sur trois écrans. Parfois il les utilise en continuité, comme dans une sorte de cinémascope, pour filmer par exemple Napoléon parlant à l’armée déployée à ses pieds, parfois il ose encore plus et met l’une à coté de l’autre trois images tout à fait différentes. On a pu dire qu’il s’agit d’un antécédent du « split screen », mais en réalité il s’agit d’une idée bien plus complexe et féconde. Ce procédé est en effet souvent un remplacement, plus ou moins réussi d’ailleurs, du montage alternée : sa visée est souvent de montrer la contemporanéité de plusieurs actions qui se déroulent dans des lieux différents. Dans Napoléon, ce n’est pas un probléme de temporalités, mais de ses. Gance entoure le cadre central avec deux images emblématiques : si au centre les faits sont relatés par la narration, l’avancée en Italie des troupes, sur les cotés on prends l’espace pour le commenter, les faire entrer en résonance, les arracher à l’anecdocte, les aigles et le tricolore. « La partie centrale du triptyque c’est de la prose et les deux parties latérales sont de la poésie, le tout s’appelant du cinéma. » disait Gance. Evidemment Griffith ne suffisait plus.

Visions de l’Histoire

Mais en voulant parler des innovations techniques du film, parfois on oublie de réfléchir à leur visée : qu’est que ce déploiement d’effets cinématographiques sous-tend ?
Si le film est une épopée, les effets en lui confèrent la tonalité épique sans laquelle elle ne serait plus telle. Le souci est celui de relever les enjeux de l’Histoire, qui parait ici beaucoup plus essentiel du souci de réalité. Autrement dit, on est aux antipodes de ce que Serge Daney appelait la « dramatoque » contemporaine, ou la « bondieuserie culturelle », « ce vieil outil de propagande » qui tend à faire croire que « les grands hommes aient été des gens comme vous et moi ».

Le film retrace, épisode après épisode, les étapes de la vie de Napoléon, de son enfance jusqu’à la victorieuse campagne d’Italie en 1796, mais chaque étape est la pierre qui sert à l’édification d’une figure. Le personnage est pris d’emblée sur la scène de l’Histoire, il n’est jamais qu’un homme, il est déjà un mythe : enfant, écarté par tous, il est le meilleur stratège parmi ses camarades, il se démarque par son intelligence et son courage, la caméra l’isole dans le découpage, le filme en contre plongée pour en augmenter la stature, le suit dans ses déplacement organisant l’espace autour de lui. Il a déjà son célèbre chapeau, signe de sa grandeur : même, on voit d’abord le chapeau sortir de la neige au début du film, puis l’homme: Spielberg, dans son dernier Indiana Jones, a bien appris la leçon. Napoléon est ainsi representé, depuis son enfance, comme un héro solitaire dont la destinée est symbolisée par une aigle, qui le suit tout au long du film. Conscient de la puissance symbolique des images, Gance ne se gêne pas à en faire un usage démesurée : non seulement l’aigle et le chapeau, mais aussi le drapeau français, son cheval, Marianne, toutes les représentations qui se sont cristallisé au fur et à mesure du XIX siècle sont convoquées pour faire d’une image une icône. La surimpression permette de multiplier les niveaux de sens, dans une organisation de la perception non seulement simultanée, mais dépassant la juxtaposition horizontale du triptyque. On sait combien le romantisme en littérature et peinture a du à la figure de Napoléon, Gance le sait aussi et le restitue en cinéma : la scène ou Napoléon est pris dans la tempête, seul dans un petit bateau, est montée avec les discussions à la Convention de Paris, sur lesquelles plane une caméra aérienne qui oscille, comme prise par les vagues. Une idée géniale pour nouer, dans le corps même de l’image, la destinée d’un homme et celle d’un pays. Et surtout une idée, comme celle du triptyque d’ailleurs, qui attend encore d’être reprise, en avance non seulement sur son temps, mais sur le notre aussi.

Le film, loin du pompiérisme vide ou commémoratif, propose une point de vue dur l’Histoire qui mérite d’être commentée. L’idée subjacente c’est que la Grandeur n’est pas uniquement celle du personnage, mais de l’Histoire elle-même. Ce qui justifie le ton épique, n’est pas l’éloge d’une personne, mais celui d’une idée, la République comme délivrance de la tyrranie et l’autoritarisme. Il faut souligner qu’Abel Gance dans le film, décide de jouer le rôle de Saint Juste, ce qui est assez significatif. Des longs moments sont consacrée dans le film aux étapes de la Révolution Française, de la Marseillaise jusqu’à la Terreur. Le film retrace sans condamnation le parcours de l’idée révolutionnaire, et Napoléon est convoqué en tant que figure capable de porter ces idéaux hors des frontières nationales : « la liberté ou la mort », cette phrase revient constamment en arrière plan, écrite sur des bribes du décor sur lequelles la caméra n’oublie pas de passer.

On peut discuter sur la validité historique de cette proposition, le film toutefois choisit cette voie. De lors qu’on accepte celle-ci comme une lecture de l’Histoire, on comprends mieux pourquoi le cinéaste choisit d’incarner une figure aussi radicale que pure dans ses principes. Que Napoléon soit un fils de la Révolution est d’ailleurs explicitée dans une scène mémorable. Avant de démarrer la campagne d’Italie, Napoléon se rend seul dans la salle de la Convention vide. Là, les fantômes des grands hommes de la Révolution, lui apparaissent en surimpression. De Danton, à Robespierre en passant par Marat, ils adressent des questions au jeune général Bonaparte, dans une suite de champ contrechamp d’une intensité dramatique rare. Et le cinéaste, c’est bien le cas de le dire, s’adresse par un intertitre au public et à son personnage : « Sur la parole de Saint Juste. Si un jour tu oublieras d’être le direct héritier de la Révolution, on se vengera contre toi. Tu t’en souviendras ? ».

Le film cherche donc, en 1925, à saisir la communion, quasiment religieuse entre le parcours extraordinaire d’un homme et celui des idées révolutionnaires. Plus qu’un glorification de Napoléon, à cette époque de montée de Nationalismes et du fascisme, le film aurait pu être vu comme une mise en garde : tout le monde sait combien Bonaparte pris goût au pouvoir par la suite, et oublia l’avertissement de Saint Juste. La République Universelle, L’Europe sans frontières, tournèrent à l’empire, à la guerre, à la destruction, à la faim. Funeste coïncidence : quelques années plus tard de la sortie du film, l’Europe connaîtra à nouveau le même scénario…


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