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Muna Moto

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Décembre 2008. Je regarde en profane « Muna Moto ». Je ne connais, pour ainsi dire, rien au cinéma africain, et une trentaine d´années me séparent de la sortie du film. Comment vais-je trouver les mots pour en parler? Vais-je avoir suffisamment de clés de lecture pour comprendre et apprécier le film ?

… Avec Muna Moto, je vais enfin découvrir que les chefs d’œuvres dépassent la question de la nationalité de l’art. Ils transcendent les frontières culturelles en touchant au mythe.

La tragédie d’un amour brimé

D’abord, il y a ce gros plan magnifique : un visage d’homme, empreint d’une gravité non feinte, au cœur d’une foule célébrant la fête du Ngondo, qui « lie le peuple à ses valeurs originelles ». Au milieu des rites traditionnels, filmés comme un documentaire ethnographique, s’intercalent des gros plans d’une intemporalité saisissante. Ce ne sont pas des visages, ce sont des peintures. Loin de l’exotisme de Gauguin, Dikongué-Pipa compose des portraits dans toute leur vérité.

Le gros plan d’une femme tenant un enfant dans ses bras répond au visage de l’homme. En un instant, je sais que l’histoire va tourner autour d’eux et de cet enfant. « Muna Moto » signifie littéralement « l’enfant de l’autre ». En quelques plans et sans dialogues, le sujet est lancé : on nous montre un amour brisé, des vitalités stoppées net dans leur élan par le poids symbolique de cette foule, à la fois mouvante et inerte.

Soudain, une scène surgit : l’homme et la femme sont plus jeunes, ils se roulent dans le sable d’une plage en riant à perdre haleine. Cette scène, pourtant tellement banale, ne nous quittera plus : à la sensualité des corps emmêlés répond la rigidité de la foule compacte, à la liberté les carcans sociaux. Comédie humaine éternelle de l’amour impossible, Muna Moto a quelque chose d’une tragédie antique, ce quelque chose des œuvres portant tout de suite leurs thèmes très haut, d’Antigone finissant emmurée parce qu’elle a choisi sa propre loi contre celle qui régit la société.

Une autre scène répond à celle des deux amoureux sur la plage : l’homme kidnappe brusquement l’enfant que tenait la femme. Un drame sourd, les mots sont inutiles, le plan est porté par les chants traditionnels, puissants et inquiétants.

Cette séquence d’ouverture, d’une intensité et d’une beauté à couper le souffle, introduit une tragédie construite comme un long flashback entrecoupé de retours à la foule et au couple. Une armature narrative et dramaturgique subtile et efficace.

Les femmes, la maternité, la loi des hommes

Peu de dialogues, tellement la mise en scène est intelligente : le montage parle de lui-même. On en reste coi, tant certains films contemporains peuvent être inutilement bavards. Ces séquences silencieuses donnent plus de poids aux paroles, dites dans un français accentué d’Afrique.

« L’enfant est tout » assène l’oncle de Ngando à ce dernier. Cette phrase cristallise les grands thèmes du film : on nous parle de la place de la femme, de désir d’enfant, d’hérédité, de reproduction, de famille. On oublie l’Afrique des clichés, l’Afrique des reportages télé, on rentre dans l’univers de la tragédie, où l’artifice révèle les rapports humains hors de tout contexte particulier. La violence des mariages forcés est tout entière dite dans la gifle que la jeune Ndomé inflige à l’oncle, qui la palpe comme on palpait les esclaves dans le commerce triangulaire. Ce viol institutionnalisé est insoutenable.

Que se passe-t-il en 1976 de l’autre côté du détroit de Gibraltar ? En France, les femmes viennent d’obtenir le droit à l’avortement. Depuis peu, elles ne sont plus considérées comme des mineures dans le mariage. Les mouvements féministes font rage. Comment ne pas faire ce parallèle en regardant Muna Moto ? Au-delà des cultures, la liberté des femmes a longtemps été bridée et la situation de Ndomé en donne un écho terrible. Celle-ci, amoureuse de Ngando, mais promise à l’oncle de celui-ci contre son gré, ne reçoit de sa mère que la transmission de l’esprit de soumission aux hommes, et de son père une raclée pour avoir refusé de se marier à l’homme qu’il lui impose. Sa réponse sera génitale : faire un enfant à l’homme qu’elle aime et à qui elle a été soufflée par l’oncle en mal d’héritiers.

Ou plutôt achetée. Car c’est là une autre dimension du film : une critique de la toute-puissance de l’argent.

Le pouvoir, l’argent, l’individu contre le système

La révolte amoureuse individualiste prend un tour plus politique qu’il n’y paraît : « La femme est un épi de maïs qu’on ne peut croquer que si l’on a des dents ! ». Symboliquement, Dikongué-Pipa livre une critique violente des rapports politiques en Afrique, profondément inégalitaires, souvent dévoyés, et aggravés par une situation économique désastreuse (nous sommes dans les années 1970). À la toute-puissance des hommes répond la toute-puissance de celui qui possède. Dans un pays pauvre, cela prend une dimension d’autant plus forte.

À plusieurs reprises, les visages de Ndomé et Ngando sont coincés dans le cadre, ce qui semble refléter le blocage de leur situation. Leurs postures de profil sont irrémédiablement tendues l’une vers l’autre. Ils incarnent, au-delà des personnages d’une tragédie amoureuse, les possibilités de renouveau et de liberté que la société essaie d’étouffer, la jeunesse révoltée contre des systèmes asphyxiants. Les systèmes claniques matrilinéaires empêchent en outre toute émancipation individuelle, tout comme le patriarcat dans les sociétés occidentales du XIXè siècle.

Pendant que l’oncle achète la famille de Ndomé en lui offrant de la nourriture et des objets, Ngando abat des arbres pour tenter de gagner sa vie. Or, l’arbre fait référence à des symboliques diverses dans notre esprit : le bûcheron est le travailleur bien sûr, mais l’arbre renvoie également à des connotations telles que la force, la solidité, l’éternité. Il tend vers le ciel tout en prenant racine dans la terre. Tout cela s’oppose à l’argent, éphémère et inessentiel.

Un grand classique, à voir et revoir sans modération

Sensualité, révolte, réflexion politique, Muna Moto est un film d’une richesse incroyable. Le manque cruel de moyens aurait-il nourri la créativité, tout comme pendant la Nouvelle Vague, toutes proportions gardées ? Il y a comme une nécessité vitale du cinéma fait art dans ce film, qui rend tièdes beaucoup de productions sur-financées.


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