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Rencontre avec Mika Kaurismäki

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Il aime le jazz et le Brésil, manie l´humour noir avec une dextérité toute finlandaise et réalise des films raffinés sans jamais se répéter. Rencontre faussement sérieuse avec l´aîné des frères Kaurismäki.

Difficile à saisir, Mika Kaurismäki. Très peu d’interviews à la presse française (hormis les traditionnelles « trois questions à…» promotionnelles). Pas beaucoup plus à la presse étrangère. Un petit frère, Aki, à qui il laisse volontiers le devant de la scène… Sans compter qu’aucun de ses films ne ressemble au précédent. Rencontre avec le plus brésilien des Finlandais, au sommet d’une colline croate* puis dans le salon d’un hôtel parisien.

Dans Helsinki Napoli (1987), vous dirigiez Wim Wenders, Jim Jarmusch, Samuel Fuller, Nino Manfredi et même Jean-Pierre Castaldi autour de l’embardée loufoque d’un chauffeur de taxi coincé dans une magouille trop grosse pour lui. Depuis, on vous doit (entre autres), une déclaration d’amour au Brésil sous forme de road movie musical (Moro no Brasil), un documentaire sur la naissance du choro dans le Rio du XIXème siècle (Brasileirinho – Grandes Encontros de Choro), une comédie romantique avec David Tennant et Julie Delpy (I love LA)… Aujourd’hui vous voilà de retour avec Un Conte finlandais, histoire d’amitiés viriles entre des êtres fragiles. Vous n’essayeriez pas de brouiller les pistes par hasard ?

Mika Kaurismäki : Disons que j’essaye de ne jamais refaire la même chose. Évidemment, le contraire faciliterait les choses pour les financeurs, les spectateurs, les critiques… Ils sauraient à l’avance à quoi s’attendre. Mais je n’aime pas me répéter. Et j’espère trouver mon style avec mon dernier film. En attendant je cherche encore…

D’où vous est venue cette idée de transposer l’épisode biblique des rois mages (le titre original est Three wise men) dans un karaoké d’Helsinki ?

L’idée m’est venue par accident. Je finissais de dîner avec ma fille dans un restaurant de la capitale quand ceux qui allaient devenir mes trois futurs acteurs [Pertti Sveholm, Kari Heiskanen et le francophile Timo Torikka, NDLR] sont entrés dans la pièce. Je les connaissais déjà et eux ont grandi ensemble. Je me souviens avoir baissé la tête en espérant qu’ils ne me verraient pas car je savais que si nous commencions à discuter, la conversation allait durer des heures. Évidemment, ils m’ont repéré et, comme prévu, nous avons entrepris de nous raconter nos vies : « Et toi, de retour en Finlande ? », « Comment vont tes amours, tes enfants, ton divorce ? »… A la fin de la soirée, j’ai lancé : « Faisons un film de tout ça ». Comme ils venaient de se plaindre du peu d’espace qu’on leur laissait pour jouer des rôles à la hauteur de leurs carrières, ils n’ont pas pu refuser. C’est une chose étrange d’ailleurs, cette pénurie de bons rôles : ces acteurs ont de l’expérience, ils jouent de mieux en mieux et sont reconnus par la profession et pourtant, on leur propose sans cesse les mêmes rôles. Au cinéma, à la télévision comme au théâtre, le jeu des acteurs reste très formaté, calculé. Mon film allait être une occasion de leur donner cet espace qu’ils recherchaient.

Vous leur avez donc laissé toute liberté ?

Pas mal en tout cas. Je n’ai pas écrit de scénario. A la place, pendant trois mois, nous nous sommes rencontrés régulièrement, tous ensemble ou à deux pour créer les personnages de chacun sans en parler aux autres. Parce qu’ils ne connaissaient que le début de l’histoire [un flic, un photographe et un comédien fraîchement quinquas qui viennent chacun de se prendre une bonne claque de la vie et se découvrent d’excellentes raisons de détester les deux autres s’apprêtent à passer ensemble et dans un karaoké le plus interminable des réveillons de Noël], mes comédiens devaient en permanence être en alerte et attentifs à la moindre réaction des autres. J’ai donc essayé de les pousser dans une certaine direction tout en leur laissant de l’espace pour jouer. Ils ont pu faire de l’improvisation, mais pas comme on l’entend en jazz quand, par exemple, vous pouvez vous lancer dans un solo et jouer comme bon vous semble : vous devez toujours rester en harmonie avec le groupe. On donne et on reçoit. Si mes acteurs ne s’étaient pas respectés les uns les autres, s’ils avaient offert trois prestations en solo, le film se serait écroulé.

Il n’a pas fallu vous pousser beaucoup pour que vous parliez de musique ! Elle est omniprésente dans vos films…

J’adore la musique, mais je ne sais jouer d’aucun instrument. C’est pour cette raison que je fais des films sur la musique, même si dans Un conte finlandais, hormis les trois longues scènes de karaoké, qui sont les scènes clés du film [les personnages se succèdent au micro et chantent, plus ou moins faux, la difficulté d’être un homme, NDLR] et l’air d’opéra final, la musique n’y est pas très présente.

Rien à voir avec les rythmes entraînants auxquels vous nous aviez habitué : les airs chantés par les personnages d’Un conte finlandais sont plutôt déprimants…

En Finlande, Noël est une période très particulière, durant laquelle on se consacre à sa famille sans mettre le nez dehors pendant trois jours. Ceux qui n’ont pas de famille se retrouvent donc complètement seuls et vivent un moment terrible. Je me suis demandé quel serait l’endroit où l’on se sentirait le plus seul pour le réveillon : un bar karaoké totalement vide, sans la moindre âme qui vive pour vous écouter. Mes personnages n’ont pas le choix : ce soir s’ils ne veulent pas perdre les seules personnes qui s’intéressent à eux, ils doivent se montrer tels qu’ils sont vraiment.
J’ai donc volontairement choisi des chansons finlandaises très célèbres. Le genre que l’on trouve dans tous les karaokés et que tout le monde peut reprendre en cœur… Elles sont populaires, mais les paroles sont profondes et révèlent bien la nature de chacun de mes personnages. Elles sont très mélancoliques, c’est vrai, mais cela résume bien, je crois, la nature finlandaise.

Une mélancolie teintée de burlesque, un sens de l’humour brillant mais pince-sans-rire… Vus de France, ce sont des traits de caractère que l’on prête souvent aux Finlandais. A raison ?

A raison ! La plupart des Finlandais ont un lien très fort avec la nature. Ils se sentent plus à l’aise en forêt que dans les grandes villes. Bien sûr, ils ont dû se convertir à la vie urbaine mais ils ne s’y sentent pas vraiment à leur place et ils préfèrent vivre là où ils n’ont pas besoin de parler. Ils communiquent, mais pas avec des mots. Je crois que cet humour pince-sans-rire nous vient de cette habitude d’observer les choses silencieusement. En cela, nous ne ressemblons pas à nos voisins, les pays scandinaves. Notre pays tire ses racines en Hongrie, en Mongolie et en Turquie alors que la Suède par exemple, est véritablement un pays européen. Nous écoutons du heavy metal, eux ils écoutent Abba…

Et à part le heavy metal, quels sont vos genres musicaux préférés ?

Même si ces vingt dernières années j’ai surtout écouté de la musique brésilienne, j’adore le jazz, de plus en plus. J’aime le rock, mais aussi le tango car, peut-être le savez-vous, la Finlande est le pays du tango. J’ai grandi avec cette musique et dans les années 50, c’était encore la musique dominante. Même plus tard, dans les années 60, alors qu’on écoutait les Beattles et les Rolling Stones, les airs de tango finlandais occupaient encore la moitié de nos hit-parades. J’ai d’ailleurs été très surpris lorsqu’on m’a dit un jour que les Argentins étaient à l’origine de cette musique. A mon avis, c’est plutôt l’inverse : des marins finlandais ont dû débarquer en Argentine, puis tout le monde les a oubliés…

Culturellement, le Brésil semble l’exact opposé de la Finlande. Est-ce cette différence qui vous a attiré là-bas ?

En 1988, je me suis rendu au Brésil où je pensais passer une semaine. J’y suis finalement resté 20 ans. Ce pays n’a pas grand-chose à voir avec le mien : en Finlande, les gens gardent tout pour eux, ils montrent peu leurs émotions et lorsqu’ils n’en peuvent plus, ils explosent. Les histoires se règlent dans l’enceinte des maisons, pas dans les rues. Au Brésil au contraire, les gens sont bavards et n’ont pas peur de laisser sortir ce qu’ils ressentent… Il s’agit plus d’un continent que d’un pays d’ailleurs, peuplé de personnes venues d’Europe, d’Afrique, d’Asie… Alors que la population finlandaise est incroyablement homogène. C’est tout cela ce qui m’a fasciné. Mais les choses changent : après vingt ans passés au Brésil, la Finlande est devenue un lieu très exotique à mes yeux.

Quel regard portez-vous sur le cinéma finlandais d’aujourd’hui ?

En tant qu’expatrié, je n’ai pas vu beaucoup de films finlandais ces dernières années, mais ce que je sais, c’est que la manière de faire du cinéma a beaucoup changé. Quand j’ai commencé à travailler en Finlande, il n’y avait pas de producteurs, ce qui laissait de la place aux vrais films d’auteurs : les réalisateurs devaient tout faire, de l’écriture à la production de leurs films. A présent les réalisateurs ont perdu de leur influence au profit des producteurs qui décident du sujet, du nom du réalisateur, du casting… D’un point de vue purement cinématographique, le cinéma finlandais n’est pas aussi intéressant qu’il le devrait. Je ne dis pas qu’il est mauvais, mais il n’a rien de révolutionnaire.

Comment se fait-il que les films finlandais nous parviennent si rarement ?

La Finlande est un petit pays et donc un tout petit marché pour les producteurs. C’est difficile de financer un film en finnois car, dans la mesure où quasiment personne ne comprend cette langue à l’étranger, les films finlandais dépassent rarement les frontières du pays. Du coup, les producteurs ont tendance à se replier sur des thématiques typiquement nationales, clairement destinées au public finlandais, ce qui rend nos films encore plus difficiles à exporter…

Bien que ce ne soit pas votre objectif, votre frère et vous êtes devenus les ambassadeurs du cinéma finlandais…

C’est vrai et c’est étrange. Quand nous nous sommes lancés, Aki et moi, à la fin des années 80, nous espérions être suivis par tout une génération de réalisateurs, mais il ne s’est pas passé grand-chose depuis. Peut-être qu’Aleksi Salmenperä a le profil pour prendre la relève. Mon frère produit son prochain film. Attendons de voir…

Vous ne travaillez plus depuis longtemps avec Aki. Cela a-t-il encore un sens de parler du “style Kaurismäki” ?

Plus maintenant. Nous travaillons désormais de façon très différente, même si nous continuons à réfléchir de la même manière aux films et que nos goûts sont encore très similaires. Nous avons débuté ensemble [en 1980, à la sortie de leurs études de cinéma, Mika dirige Le Menteur, un moyen métrage. Aki l’assiste et fait l’acteur] et donné naissance au « style Kaurismäki ». Puis j’ai quitté la Finlande et Aki a poursuivi seul dans cette direction. Il a développé, approfondi notre style et lui a donné sa touche personnelle. Autrement dit, si vous voulez voir un « film à la Kaurismäki », allez voir les films de mon frère, pas les miens.

Propos recueillis par Pamela Messi en décembre 2009.

* La Finlande était le “pays invité” du dernier Festival international du film de Motovun.

Titre original : Three Wise Men

Réalisateur :

Acteurs : ,

Année :

Genre :

Durée : 97 mn


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