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L’Homme qui rêvait d’un enfant

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>, demande une grand-mère (Esther Gorintin) à son petit-fils (Darry Cowl) adopté par son mélancolique de fils (Artus de Penguern). Cette simple phrase suffit à résumer ce mélange de candeur et d´ironie propre à Delphine Gleize, cinéaste difficile à cerner. Dans son second film, la réalité et l´onirisme continuent de se chevaucher dans la même […]

<< Et si tu étais une erreur, tu me le dirais ? >>, demande une grand-mère (Esther Gorintin) à son petit-fils (Darry Cowl) adopté par son mélancolique de fils (Artus de Penguern). Cette simple phrase suffit à résumer ce mélange de candeur et d´ironie propre à Delphine Gleize, cinéaste difficile à cerner. Dans son second film, la réalité et l´onirisme continuent de se chevaucher dans la même sarabande agressive en affichant le même mépris souverain envers les conventions narratives. Ici plus qu´ailleurs, un générique défile en gommant le patronyme de toute l´équipe (<< réalisé par Delphine G. >>, nous annonce-t-on) pour souligner que tous appartiennent désormais à une nouvelle famille, celle du film qui se déroule sous nos yeux, plutôt intrigués.

Que l´on se rassure : passé un premier quart d´heure déroutant où la réalisatrice accumule les vignettes poseuses, le spectateur, qui doit à tout prix s´abandonner à ces méandres au risque d´être laissé sur le quai d´une gare inconnue, est gratifié par une comédie minimaliste aux tentations surréalistes qui n´a pas spécialement l´envie gourmande de faire dans la bizarrerie ostentatoire. D´ailleurs, la réalisatrice désamorce très vite sa petite mécanique des horreurs ordinaires et tord l´esprit de sérieux de son argument conceptuel (raconter la misère affective et sexuelle d´un homme impuissant comblée par l´adoption d´un enfant qui se révèle être un vieillard) en faisant swinguer le quotidien palot par un humour salutaire et dérisoire. Ainsi, en trouvant la cadence idoine, Delphine Gleize alterne les séquences drolatiques et les montées mélancoliques. Ainsi, le spectacle, nourri de métaphores mortifères, devient léger, fluide, agréable à l´oeil. Ainsi, on s´installe confortablement dans ce récit philanthrope à tendance humanisante où les personnages se prennent dans les bras avant de confesser leur désespoir viscéral.

Dans ce petit film tourné dans les Landes avec un budget somme toute ridicule, à la lisière du fantastique, il faut vraiment attendre l´arrivée de Darry Cowl dans sa dernière apparition au cinéma – touchante, forcément. L´acteur avait accepté de jouer sans avoir rien lu du scénario, en sachant pertinemment qu´il incarnerait un rôle aux antipodes de ses précédents. Sans en avoir l´air, il ajoutait un de ses meilleurs opus à son palmarès artistique – Delphine Gleize ayant l´élégance de laisser éclater son talent pluriel et de lui dédier en retour sa fiction, sans qui elle ne serait peut-être pas grand-chose. Pour donner un ordre d´idée, Cowl renouvelle présentement les exploits d´Augustin, roi du Kung-fu en s´épanouissant au contact d´un autre talent comique (Jean-Chrétien Silbertin-Blanc chez Anne Fontaine, Artus de Penguern ici). Dans cet hommage posthume où il ne voit pas ce qu´on lui trouve, le comédien rappelle à ceux qui l´ont ignoré qu´il n´est jamais plus drôle et émouvant que lorsqu´il ne fait rien, ou plutôt ne dit rien. La musique d´Arthur H., parfois trop appuyée, se contente de décliner les émotions fluctuantes de deux clowns tristes socialement inadaptés. Esther Gorintin, révélation tardive découverte chez Finkiel, revue depuis chez Bertucelli et Lounguine, confère par sa simple grâce un charme supplémentaire au duo.

Qu´il s´agisse de filmer des parties de foot muettes sous l´oeil goguenard des poules de la ferme ou de se moquer d´une assistante sociale larguée incarnant l´anormale normalité d´un récit où tout transpire l´absurde, Gleize tutoie une forme de comique proche de Buster Keaton en réunissant deux artistes qui se passent le relais burlesque dans l´indifférence générale. Si elle affine ses effets, elle souffre après Carnages d´héritages trop encombrants (Freaks, de Todd Browning) et de coquilles esthétisantes (l´effet ballon rouge contrastant avec le noir et blanc). Cependant, quelque part entre Iosseliani et Tati, Gleize se cherche en creusant son propre sillon, toute seule, << comme une grande >>. Impose sa sensibilité tordue à partir d´éléments pragmatiques. Communique les maux sans les mots. Scrute sous la cruauté apparente les quelques restes de tendresse humaine. Organise des images stylisées marquantes (l´orphelinat des vieux filmé comme la bâtisse hantée d´une ghost story). Avec toutes ces promesses et surtout son amour fou des âmes meurtries, la réalisatrice devrait, au fil du temps, imposer avec plus d´évidence sa patte unique et singulière. On compte sur elle, la reconnaissance peut attendre le nombre des années.

Titre original : L'Homme qui rêvait d'un enfant

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Durée : 86 mn


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