La critique, précisément dans le cinéma, est aujourd’hui remplie d’amalgames, prise pour une sorte de juge furibard qui distribue des verdicts sur tel ou tel film, et à cet amalgame, se greffent les cinématographes eux-mêmes. La critique, certes, peut être objective ; mais elle pourrait plus être assimilée à un cours de rivière dont l’eau serait l’effort cinématographique, qui lui pourrait, d’un petit flux ou reflux, changer ce cours et de ce fait sa propre manière de couler. Il y aurait donc une certaine complémentarité, pour la création, entre le cinéma et sa propre critique.
On entend parfois dans la fange cinématographique des sifflements creux qui, par effet boule de neige, exhalent des phénomènes de foire comme : La critique “constructive“. Du premier article de Jules Claretie marquant le premier souffle de la critique cinématographique jusqu’à ceux de Truffaut, Rohmer, Rivette, Godard en passant par Rebatet, Astruc, Daney ou Bazin, cette question ne fut jamais objet de tant d’efforts… ! Cela ne se pose même pas ! Restreindre la critique cinéma, ou n’importe quelle autre critique, à des attributs qui la mettraient dans une sorte de cage pédagogique est un vampirisme de l’art qui met fin à cette « objectivité » – qui est encore à discuter quant à sa nécessité dans le cinéma et les autres arts qui le jouxtent – que certains brandissent comme la vertu légitime de la critique. Il ne s’agit pas d’être objectif ou constructif, mais, pour le critique, d’assimiler les idées, de conceptualiser, de comparer, de réétudier, d’extrapoler, de recadrer, puis essayer avec tout cela d’enfanter une autre idée sous forme d’une critique, qui celle-ci est de fait critiquable car idée elle-même. C’est ainsi que la critique se montre science vivante, qui ne cesse d’avancer et de se corriger en corrigeant. On dira que cela n’est que trop désuet. Car si l’on considère que le cinéma est un « nouvel art » et le métier de critique encore plus, alors pourquoi ne pas laisser les « anciens arts » (qui ont aussi leurs propres champs sémantiques) dire ce que le cinéma dit ? C’est justement là où l’erseau « doit » se défaire. Il ne s’agit pas, ou plus, de diviser les arts selon les champs de réflexions qu’ils occupent ou vice versa, ou les esthètes selon l’art dans lequel ils se montrent créatifs, mais de laisser l’abrasion et la fragmentation se faire entre les arts, qui ceux-ci viennent justement des interactions qui se produisent chaque jour entre les réflexions, les idées, les concepts…etc. C’est Jean-Luc Godard qui, dans Histoire(s) du cinéma, dit que l’homme de théâtre est un concept trop connu, et celui du cinématographe pas assez. Alors le métier de critique se pare d’une autre définition : celle de ne pas avoir de définition. En un siècle, le cinéma, par l’effet justement des fragmentations entre styles cinématographiques, sociétés, actes créatifs, s’est tellement ramifié, a pris tellement d’annexes, que les autres arts même se sont greffés à lui, et donc, en tant que tel (membrane qui englobe les arts, les réflexions…), celui-ci étant en constante évolution, une définition fixe serait une aberration.

Le cinéma n’a pas de port d’attache, ne marche pas avec un aiguillon, il assume sa part de subjectivité – comme dans toute nouvelle perspective des choses – ainsi que « l’anarchie contrôlée » avec laquelle fonctionnent ses rouages, et ainsi, la critique étant une des pièces de cette « anarchie », le métier de critique est de fait un métier créatif qui conçoit l’idée de subjectivité, donc une source qui amène de nouvelles perspectives, donc un art.
Le concept même de « métier » est alors remis en question. C’est une fonction qui intègre une « pédagogie » sommaire, mais surtout un mouvement créatif qui évolue et fait évoluer sporadiquement. Il est vrai que l’on peut brandir cela comme un étendard qui afficherait « ne pas aller plus loin », mais cela n’est pas aussi évident, et pas plus abscons d’ailleurs ; il suffit juste de retourner les bonnes pierres pour découvrir quelques réponses : la pédagogie peut être vue comme facteur de restriction et de stase, du moment où celle-ci met les capacités intellectuelles dans une cage et indique les valeurs, les critères et les sujets, mais si cette même pédagogie était une approche pour comprendre et assimiler cette création sans pour autant interférer directement dans son processus ! Cela s’appelle la critique cinématographique, la critique tout court.




