Leones

Article écrit par

Errance et perte dans un premier long arty et poseur, mais pas sans charme.

Passé par la Mostra de Venise en septembre dernier, le premier long métrage de l’Argentine Jazmín López, 28 ans, avait auparavant été montré au MoMa de New York en mars 2012, dans le cadre d’un showcase de films de jeunes réalisateurs en partenariat avec la Film Society du Lincoln Center. La projection de Leones dans le cadre d’un musée est beaucoup moins anodine qu’il n’y paraît tant cette première œuvre est aussi proche d’une certaine forme d’art vidéo que du cinéma. López est, par ailleurs, peintre et plasticienne, a exposé à Los Angeles et Buenos Aires, à la Biennale d’Istanbul et au MACO de Mexico en 2011. Des influences picturales qui se retrouvent dans Leones, film en dix-neuf plans seulement, aussi chorégraphiés que visuellement maîtrisés, tournés en 35 mm et uniquement en lumière naturelle. Un cahier des charges plutôt strict pour un long très soucieux de son image, belle comme un tableau, un peu trop contrôlée pour être totalement honnête mais souvent envoûtante.

Pour scénario, un motif plus qu’une histoire, ligne narrative très conceptuelle qui entend suggérer plutôt que dévoiler : dans une forêt sans âge, une jeune fille marche de dos. Belle, gracile, longiligne. Et puis elle court, s’arrête, bientôt rejointe par quatre autres amis. Ensemble, ils vont errer, flâner au bord d’une rivière, s’avancer dans des bois inhospitaliers, révéler petit à petit un évènement qui les lie et qu’on voit aussi vite arriver qu’on s’en fiche un peu. L’intérêt est ailleurs, dans un désir d’exploration et d’expérimentation : de la matière du temps, du moment des vingt ans, du groupe, de la perte et de l’absence. Les lieux sont sublimes et parfaitement non identifiables, paysage mental plus que physique qui engloutit les cinq jeunes plutôt qu’il ne les accueille. C’est la belle idée traversante de Leones, qui ne dérive jamais de son idée de base : filmer la bande de potes marchant sans fin, et apparemment sans but, en déroulant un schéma de pensée auquel on ne comprend pas tout mais qui est le leur, celui du moment du passage à l’âge adulte, niché quelque part entre excitation et angoisse infinie.

Leones n’avance pas sans faire surgir une flopée de références, et pas des moindres : Kelly Reichardt pour les déambulations éthérées, Apichatpong Weerasethakul pour la nature-personnage, Gus van Sant bien sûr pour l’obsession de la jeunesse errante. Bien à propos, le chef opérateur du film n’est autre que Matías Mesa, à qui l’on doit les plans en steadycam de Last Days (2005), Elephant (2003) et Gerry (2004), film moins amoureux de lui-même que celui-ci, mais que Leones rappelle souvent. Jazmín López aime les longs plans-séquences en mouvement, qui donnent ici lieu à des images somptueuses (le champ de fleurs dans lequel se promène Isa) mais qui n’échappent pas toujours à une certaine coquetterie. La réalisatrice cite pour influences Lisandro Alonso ou Albert Serra, dit avoir pensé aux nouvelles de Borges pour le côté fantastique, ose une citation de Blow-up (1967) d’Antonioni : vers les trois-quarts du film, les cinq amis jouent au volley avec une balle imaginaire. Côté son, le travail est tout aussi élaboré ; toute la bande sonore a été post-synchronisée, y compris les dialogues. Tout cela est très beau mais un peu vain, nous laisse sur un morceau de Sonic Youth, Do You Believe in Rapture. López a des goûts très sûrs, son Leones est un bel objet hipster qu’on quitte tout cotonneux.

Titre original : Leones

Réalisateur :

Acteurs : , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 82 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..