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Léa

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Trois lettres, un prénom, le Havre, un bar de strip-teaseuses et une étudiante qui oscille entre Sciences-Po et la danse sexy. Léa, le premier film de Bruno Rolland est à la fois sensible et très ancré dans une réalité brutale et parfois injuste.

Lea s’ouvre sur un visage, celui de Lea Garofalo, interprétée par Vanessa Scalera. Ses cheveux sont lisses, ses traits marqués, son regard intense et doux. C’est un portrait isolé, un plan fixe atemporel au regard caméra, comme pour signifier d’emblée le centre de gravité du film. Lea Garofalo, dont il est question ici, possède une identité et un destin hors de l’oeuvre, sa matière s’est développée d’après l’histoire véritable d’une résistance féroce et tragique à la mafia calabraise, la ‘ndrangheta, de laquelle elle était issue. C’est le récit de son émancipation, qu’elle payera de sa vie en 2009, provoquant une réaction épidermique dans les médias italiens. Le cinéaste Marco Tullio Giordana n’en est pas à son coup d’essai lorsqu’il s’agit de se saisir d’un sujet (violemment) politique inhérent à son pays. En 2012, il réalisait Piazza Fontana, sur l’attentat du lieu éponyme à Milan en 1969. En 2000, Les Cent pas s’intéressait déjà à la mafia, mettant en scène l’opposition d’un jeune communiste, Peppino Impastato, à la mafia sicilienne. Il semble avoir cependant toujours manqué au réalisateur la puissance de regard relative à l’impact des sujets dont il s’empare. C’est de nouveau le cas avec Lea.
 

Marco Tullio Giordana accorde une grande place au récit, comme une enquête policière, les éléments propres à la vie de l’héroïne s’additionnent et se succèdent : l’opposition et le refus progressifs de celle-ci au système mafieux, sa fuite avec sa fille Denise, leur mise sous protection policière, leur cavale incessante, leur refuge auprès d’une association luttant contre les réseaux criminels, enfin la disparition de Lea puis le procès jugeant ses assassins, lors duquel Denise témoignera contre son père. On sent le souci du cinéaste de livrer une reconstitution consciencieuse et informative, une fidélité aux faits comme gage de respect et de considération des deux personnes dont il s’inspire. Tant et si bien qu’il semble oublier de poser un regard singulier sur ce qu’il filme, sur sa matière d’images, comme prisonnier du cadre qu’il s’est fixé, sans se donner cette prise de recul personnel et critique qui donne pourtant toute sa consistance à un propos.

Son œuvre a les traits d’un feuilleton, où la fiction dramatique dissimule les problématiques que pose celle-ci voire les noie sous une esthétique de téléfilm bas de gamme. La mafia calabraise, l’une des plus archaïques, qui repose étroitement sur les liens familiaux, un système d’œil pour œil et de dent pour dent, où l’on jure en faisant couler son sang sur des idoles, prêt à tuer frère et père pour défendre l’honneur. Dans cette organisation la femme a un rôle crucial, l’écrivain Roberto Saviano le rappelle dans son ouvrage très éclairant sur la camorra * : elles sont les reproductrices et continuatrices de ce système. Elevant et conditionnant des successeurs machistes et criminels. A ce titre, elles sont des maillons indispensables à la perduration mafieuse, comme le montre justement le film. Aussi, leur opposition est d’autant plus déstabilisante. L’actrice Vanessa Scalera témoigne d’une présence et d’une force de personnalité à l’écran qui incarne avec justesse et retentissement la rébellion de cette femme. Elle s’exprime dès le début du film lorsque, vêtue d’une longue chevelure bouclée de jais, déjà incontrôlable, elle est mise en garde par son frère alors qu’elle erre dans un espace interdit.

Hormis l’actrice, le long-métrage manque d’un véritable geste cinématographique. La mise en scène est parfois très poussive à l’image de l’adolescente Denise, qui sert les poings de façon exagérée en enlaçant son père, qui vit une amourette fugace avec l’un des hommes impliqués dans la disparition de sa mère, l’ensemble mené par un jeu d’actrice qui laisse à désirer. Sur le goût âcre lié à une police qui protège avec difficulté de cette organisation lorsqu’elle n’est pas corrompue, le film passe vite. De même, l’ONG antimafia Libera, essentielle association luttant contre le crime organisé, n’est ici perçue que comme une toile de fond de sollicitude. Nous sommes loin de l’atteinte à la fois visuelle et politique portée par Gomorra (2008) de Matteo Garrone, adapté du livre de Roberto Saviano, de son ouverture marquante sur un bleu électrique de cabine d’Ultra-Violet qui s’achevait dans un bain de sang au son d’une musique enlevée de variété italienne. Introduction programmatique qui promettait d’éclairer avec la force d’une lumière de néon les rouages de la mafia napolitaine.

Dans Lea, quelques scènes extraient le film de son ton impersonnel et d’une inconséquence formelle : le déroulement d’une procession silencieuse dans un village de Calabre où sans prévenir la mort fait tomber un homme lourdement au sol au seul bruit d’un coup de feu. Ou encore ces images glaçantes de caméras de surveillance filmant la dernière promenade de Lea Garofalo avec sa fille. Mais Marco Tullio Giordana ménage la mafia calabraise face à son goût exsangue et pourri, qui poussa un jour une italienne à s’opposer farouchement.

(*) Gomorra : dans l’empire de la camorra, Gallimard, 2007.


Titre original : Lea

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Durée : 95 mn


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