Le Voyage du ballon rouge

Article écrit par

Premier film d’une série initiée par le président du Musée d’Orsay, Serge Lemoine, et par le producteur François Margolin à l’occasion de la célébration des 20 ans du musée, le nouveau film de Hou Hsiao Hsien, tout en perpétuant ses recherches stylistiques, peine à surprendre dans son approche du quotidien français…

Il y a bien sûr un « style » Hou Hsiao Hsien, une « manière ». Depuis près de trente ans, tout en affirmant et en imposant au fil des films une esthétique du flottement, de la dilution du temps et de la vacance des êtres, le cineaste n’ a eu de cesse de tendre vers de nouveaux horizons tels que le huis clos, la techno ou le voisinage des époques… Expérimenter et délocaliser, tel semble être son souci.

En 2004, il rendait hommage à Ozu en s’exilant le temps d’un doux Café Lumière en territoire nippon… c’est aujourd’hui en France que fait escale sa caméra, dans un film aussi agréable que déceptif…

Une étudiante en cinéma d’origine chinoise est employée comme baby-sitter par Suzanne, une marionnettiste débordée (Juliette Binoche, blonde platine). S’instaure avec le fils une belle complicité, une relation de frère à soeur comblant partiellement les carences affectives d’une famille décomposée. Song, incarnée par l’actrice Fang Song, s’installe ainsi dans le quotidien d’une mère et son enfant, traverse les rues de Paris avec le gamin, rencontre et noue une amitié avec l’entourage professionnel et « privé » de Suzanne. Bien qu’ayant, dans la fiction, une place d’observatrice plutôt que de protagoniste des passions, elle se révèle être, au fur et à mesure, le véritable centre du film.

Song, de par son origine, est bien entendu le signe de la présence du cinéaste. Elle apparaît par sa présence polie comme une greffe de cet ailleurs qu’est l’Asie dans un pays aux rythmes et aux caractères très marqués: empressement et stress de Suzanne qui voit sa vie privée prendre sensiblement le pas sur ses engagements professionnels, communication et traduction simultanée par Song des propos d’ un maître du théâtre de marionnettes chinois à une Suzanne avide de connaissances…

Ce film n’est pas dépourvu de charme et se suit sans déplaisir, Hou Hsiao Hsien ayant le don de mêler à son goût du plan séquence et de la – très – longue durée des scènes un sens du trivial et de la futilité souvent bienvenu (c’est ce qui fait encore aujourd’hui, d’un film tel que Good bye South Good bye, 1996, l’un des éléments majeurs de son oeuvre déjà très riche)… Il faut cependant reconnaître que cette escapade parisienne manque d’affirmation, que le cinéaste, à force de profil bas et de respect pour le mode de vie du Français ne propose au final que très peu d’enjeux à cette fiction. Le voyage en ballon rouge, film flottant comme l’annonce son titre, a du mal à s’ ancrer dans le sol et la chair de ses personnages, comme si la commande ne pouvait qu’ aboutir à un affadissement du style, un anonymat certes toujours élégant, mais aussi un peu fade.

Quant au musée, bien que son évocation ne soit qu’anecdotique dans ce premier épisode (il n’était pas obligatoire d’ en faire le sujet de tout un film), il trouve dans les derniers plans une place symbolique (analogie entre un tableau et la vie du petit garçon) assez attendue. Ceci dit, par sa manière de rester, même en territoire inconnu, fidèle à sa sensibilité de « capteur » des rythmes antagonistes d’une société, par son art permanent de marier ludisme et précision, Hou Hsiao Hsien signe cette fois encore un film très subtil, personnel.

Difficile de prévoir l’influence future de cet exil en occident sur son travail de cinéaste « asiatique », d’envisager avec assurance d’autres potentiels « voyages »… Toujours est-il que même peu inspirée, pour ne pas dire claudicante, une proposition de regard sur le contemporain de ce dernier laisse rarement indifférent.

Titre original : Le Voyage du ballon rouge

Réalisateur :

Acteurs : , , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 93 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..