Select Page

Le Violon (El Violin)

Article écrit par

La première scène du Violon nous plonge dans l’atmosphère confinée d’une baraque en bois. Les planches disjointes laissent transparaître les lumières d’un monde extérieur paradoxalement bien lointain. La caméra est proche du sol en terre battue qu’un militaire martèle de ses pas. Il s’évertue à faire parler une masse sans visage, ligotée à une chaise […]

La première scène du Violon nous plonge dans l’atmosphère confinée d’une baraque en bois. Les planches disjointes laissent transparaître les lumières d’un monde extérieur paradoxalement bien lointain. La caméra est proche du sol en terre battue qu’un militaire martèle de ses pas. Il s’évertue à faire parler une masse sans visage, ligotée à une chaise alors qu’à l’arrière plan, d’autres prisonniers se contorsionnent et gémissent, impuissants face au spectacle de l’horreur. Le tortionnaire frappe la gorge de sa victime, lui éteint une cigarette sur le front. L’image disparaît et le noir se fait mais les cris subsistent, respirations factices où l’imagination joue le jeu de l’effroi. On entend un bruit sourd, quelque chose est violemment tombée à terre. L’image réapparaît et on découvre une femme qu’un militaire défroque et viole sous nos yeux. Images insoutenables où se superposent en gros plan les visages du bourreau et de sa victime, le plaisir sadique du violeur et l’impuissance horrifiée de la jeune femme. Elle se crispe en un hurlement étouffé, la bouche fendue par un bâillon. La scène se clôt et l’horizon s’élargit en un doux travelling sur une nature boisée et sereine. Le regard échoue au loin sur une baraque qui prend feu. La nature, le temps ont repris leur droit et le calme se fait…

Avec Le Violon, Francisco Vargas dépeint la réalité indigène, ses humiliations, ses souffrances les plus crues à travers l’histoire d’une famille (Plutarco, le grand-père, son fils et son petit-fils). Le film ne semble prétendre à aucune dimension historique : aucun lieu, aucune date ne sont cités. On est au contraire dans un univers d’éternité où si les hommes passent, meurent au combat, la lutte se poursuit à l’identique dans le théâtre inchangé de la montagne et des forêts profondes. On se situe dans un petit village de montagne et il faut cheminer longuement avant de rejoindre la ville où la famille glane quelques sous au son d’un violon et d’une guitare, l’enfant se chargeant de récolter l’aumône.

Deux mondes se font face et le quotidien indigène est double par nécessité. La guérilla se terre en effet dans les profondeurs de la montagne ou de la nuit, mais le jour, il faut donner le change et même souvent courber l’échine face à l’oppresseur, qu’il s’agisse du propriétaire terrien ou de l’armée. Plutarco semble ainsi être le symbole de la docilité résignée face aux puissants résumée par la phrase : « Nous sommes des hommes de paix », qu’il répète le regard baissé (dans le vide) dès qu’il a affaire au pouvoir. Si son fils mène une poche de guérilla, lui ne semble avoir qu’un idéal : le violon.

La prise sanglante par les militaires de son village, qui renvoie aux premières scènes du film, le poussera pourtant à se révéler. La guérilla a perdu accès à son stock d’armes et Plutarco décide d’aller les récupérer, son étui à violon sous le bras. Son apparente résignation, l’absence de menace qu’il représente deviennent alors la seule arme valable pour passer les barrages et il trahit son idéal pour le transformer en leurre lorsque le commandant du camp militaire conditionne l’octroi de laissez-passer au fait que Plutarco lui donne des cours de musique tous les jours. La musique va réunir quelque peu ces deux personnages et même faire apparaître sous un jour humain ce tortionnaire qui confie ainsi au vieil homme que l’armée n’a jamais été un choix pour lui, et que c’est au contraire la misère qui l’a contraint à cette destinée.

Le violon et son étui qui passe armes et munitions deviennent le nerf de la guerre. La musique qui symbolisait jusque-là la soumission de Plutarco, condamné à jouer du violon et à faire l’aumône pour survivre, mais aussi et surtout sa seule échappatoire, sa manière de vivre, prend une autre dimension qui éclaire d’un nouveau jour la personnalité de Plutarco, révèlant la dualité inéluctable des vies indigènes. En effet, on prend conscience que ce dernier est prêt à sacrifier la seule chose qu’il chérit, ce qui le constitue au plus profond de lui-même, pour le sort des siens et de la guérilla.

Un récit par lequel le grand-père raconte à son petit fils l’histoire des siens et plus largement de son peuple entre en résonance avec le propos même du film. Un Dieu malicieux sème un jour le trouble sur Terre en créant les hommes ambitieux, habités par le désir de possession et de domination. Ils prennent rapidement le pouvoir et finissent par priver les hommes naturels de leurs terres et de leurs droits. Ces derniers vont demander l’aide des Dieux pour combattre cette terrible injustice mais ceux-ci leur répondent que leur destin est de lutter, seuls. Face à ces oppresseurs devenus puissants, ils prennent le parti d’attendre le moment propice à la révolte. Et ce jour vient… On assiste lors de cette scène à un instant particulièrement poétique de transmission filiale du passé au futur, le présent (le père) étant la guérilla. On baigne ainsi tout le long du film dans cette réalité cyclique où les évènements se répètent à l’identique génération après génération, où le quotidien était, est et sera à la lutte, sans possibilité apparente de rompre le cercle.

Le paradis terrestre n’est pourtant pas parfaitement absent et prend même vie lors de certains plans de ces montagnes boisées : le cadre se fixe sur des paysages qui ont l’apparence de l’éternité, le temps des hommes n’a sur eux aucune prise. Ces scènes tranchent radicalement avec la réalité des rapports humains, les plans se resserrent, la réalisation se met en mouvement pour filmer le jeu des corps, les confrontations, les fuites, les retrouvailles dans un rapport au temps beaucoup plus prégnant. Puis, la caméra se fixe sur les visages, ceux des indigènes qui expriment la détresse d’un instant, la peur étouffante ou la détermination qui prend vie dans le regard du fils de Plutarco, ceux des militaires rarement humains, le plus souvent menaçants et dédaigneux.

Récit d’une beauté mélodieuse, Le Violon surprend par sa variété visuelle, et s’il narre sa petite histoire sans se soucier des contingences de la grande, c’est pour mieux restituer la souffrance d’un peuple condamné à une lutte sans fin.

Titre original : El Violin

Réalisateur :

Acteurs : , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 98 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Le photographe

Le photographe

Ritesh Bafa nous livre ici un quatrième long métrage dans la lignée de sa production indienne précédente sans se répéter pour autant.

La Victime

La Victime

« La victime » tient une place et un statut à part dans la cinématographie britannique. L’ oeuvre dénonce l’hystérie
paranoïaque d’une « chasse aux sorcières » menée à l’encontre de la communauté homosexuelle. Le film favorisa la jurisprudence en faveur d’un amendement voté en 1967 dépénalisant l’homosexualité.