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Le cinéma turc, l´envol du phénix

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La récente distribution en France de deux films turcs passionants – Yumurta de Semih Kaplanoglu et Des Temps et des vents de Reha Erdem – est l´occasion de découvrir une cinématographie encore mal connue.

Occasion de réparer un tort, car son éclairage sur les liens entre art, culture et société pose des questions plus que jamais d’actualité dans un monde en proie au doute, et montre qu’un art peut véritablement renaître de ses cendres.

Un dynamisme brisé

En Turquie, le cinéma a une longue histoire derrière lui. Il est apparu dans la capitale Istanbul dès la fin du XIXème siècle et s’est développé dans les années 1920, animé par des gens qui venaient dans leur majorité du théâtre.
Puis, entre 1950 et 1975, ce cinéma connaît un âge d’or. Ouvert à tous les genres, il devient une industrie prospère, touchant un vaste public et profitant de moyens accrus. Des studios voient le jour comme ceux de Yesilçam, du nom d’une rue d’Istanbul où la majorité des producteurs avaient leurs sièges, devenus le symbole du cinéma commercial turc. Le rayonnement de ce cinéma – par ailleurs de qualité plutôt médiocre – atteint son apogée entre 1963 et 1975, période fertile illustrée par la fondation de la cinémathèque turque et par le développement du festival d’Istambul.

Mais cet âge d’or prend fin sous l’effet conjugué de plusieurs causes : la désaffection du public qui se tourne vers la télévision, la déferlante des films hollywoodiens de basse catégorie qui s’ensuit, et surtout le coup d’Etat militaire de 1980 et la censure qui l’accompagne. Tous ces éléments mettent durablement à mal le système de production turc qui s’enlise dans une grave crise.

Pourtant, des cinéastes continuent à oeuvrer. Parmi ces auteurs restés peu connus hors des frontières du pays, un nom surgit : Yilmaz Güney. Ce cinéaste rebelle – kurde, communiste – est régulièrement emprisonné ; c’est d’ailleurs de sa prison qu’il réalise des films qui sont considérés comme des classiques du cinéma turc. Tout particulièrement Yol, qui retrace les huits jours de permission de cinq détenus turcs, d’Istanbul au Kurdistan, et qui met à nu avec une impressionante lucidité la situation de la Turquie d’alors, prison à ciel ouvert de laquelle on ne sort jamais tout à fait.
Ce film, bien sûr interdit en Turquie, fait la renommée de son cinéma, auréolé de la Palme d’or en 1982, ex-aequo avec Missing de Costa Gavras. Quant à Güney, il réalise un autre film (Mur, en 1983) puis s’exile à Paris, où il meurt l’année suivante. A lui seul, il symbolise la renaissance du cinéma turc, puissant et frondeur, et dorénavant reconnu mondialement.

Le renouveau ou les deux visages du cinéma turc

Au début des années 1990, les films sont encore boudés par le public, mal distribués, pas soutenus. Malgré ce contexte plus que difficle, la création reprend et s’affermit, particulièrement depuis les années 2000.

La principale caractéristique de cette production est son double visage : elle est partagée entre un cinéma commercial à succès, pas toujours regardant sur à la qualité, et un cinéma d’auteur principalement reconnu à l’étranger – cette dichotomie dans le cinéma turc actuel signale avant tout la grande diversité de thèmes et d’expressions qui le traversent.
D’abord, le cinéma populaire attire de nouveau le public, parfois en masse : avec une vingtaine de films produits par an, il couvre 50% des entrées sur le marché intérieur, cas unique en Europe. Cette bonne santé générale cache mal le niveau encore médiocre de la majorité des productions, qui sont conçues par et pour la télévision.

Trop souvent marquées par la nostalgie du passé, les grosses productions s’autorisent malgré tout à aborder des problématiques brûlantes, comme dans Vizontele Tuuba de Yilmaz Erdogan et Ö faruk Sorak (2001), chronique d’un bibliothécaire exilé dans un village dépourvu de… bibliothèque, qui évoque le problème de Chypre.
Parallèlement, le cinéma d’auteur refait surface. Il côtoie les grands succès populaires au sein du festival international du film d’Istanbul, redevenu une scène majeure de la cinématographie turque. C’est là – ainsi que dans les festivals internationaux, Cannes en tête – que l’on peut voir émerger toute une jeune génération de réalisateurs, fers de lance d’un nouveau cinéma turc.

La nouvelle génération : (bref) panorama

La relève du cinéma turc est en effet bien assurée. Ce jeune cinéma d’auteur survit en grande partie grâce au fond Eurimages du Conseil de l’Europe, et nombre de jeunes réalisateurs turcs tournent de ce fait des coproductions ou produisent directement à l’étranger.
Chose intéressante, ces réalisateurs font tous partie d’une même génération, née autour de 1960 ; s’ils ne sont pas liés les uns aux autres, tous affirment cependant leur style dans des oeuvres ambitieuses. Citons, pêle-mêle, Zeki Demirkubuz (Innocence, 1998 et La salle d’attente, 2003), la jeune Yesim Ustaoglu qui affronte la question des minorités dans En attendant les nuages (2003), et dans une veine plus commerciale, Ferzan Oztepek, avec Tableau de famille (2001) et La fenêtre d’en face (2003).

Pour tous, les oeuvres sont personnelles, exigeantes, et souvent auto-produites – comme celles de leur principal représentant, Nuri Bilge Ceylan. Révélé à Cannes (primé pour Uzak, grand prix du jury et prix d’interprétation masculine en 2003, puis Les Climats, prix de la critique internationale en 2007), il réalise des oeuvres dans lesquelles il tient le rôle principal, et où il évoque sa propre vie et celle de ses proches. Son dernier film, Les Climats, qui peint les saisons d’un couple en crise, s’inspire ainsi de l’échec de son premier mariage. Au sein ce nouveau cinéma, il est en décalage, refusant de délivrer une lecture politique de la vie en Turquie.

Tout aussi talentueux, Fatih Akin est certainement un des plus jeunes de ces réalisateurs (né en 1973) et celui qui est le plus ouvert, pourrait-on dire naturellement, sur l’Europe. En effet, il vit et travaille entre la Turquie, le pays de ses parents, et l’Allemagne où il est né. Son dernier film en date, De l’autre côté, figurait aussi au Festival de Cannes 2007 (et dans son palmarès : prix du scénario et prix œcuménique). Deuxième volet d’une trilogie commencée avec Head-On, il est construit comme une chorégraphie autour de six personnages, qui se croisent et se rencontrent sans jamais comprendre ce qui les relie tous, dans un va-et-vient entre Turquie et Allemagne. Akin y aborde des thèmes forts (la prostitution, le pardon, la mort, la bienveillance, l’engagement politique, la soif de connaissance et l’amour), toujours avec une fine pointe d’humour et une émotion très sobre. Plus que tout, il filme avec passion Istanbul, cette ville redoutable, qui résume à elle seule le bouillonnement créatif d’une société en pleine mutation.

Il est, de fait, désormais possible de parler de maturité du cinéma turc. Après avoir traversé une crise terrible, qui a ébranlé ses fondations en tant qu’art populaire et novateur, ce dernier renaît de ses cendres tel un phénix. Poussé par toute une génération de réalisateurs, ce cinéma explore de nouveaux horizons, bien ancrés dans le réel, et offre une représentation à la fois sensible et exigente de celui-ci.
Ainsi, la société turque semble s’ouvrir à ces nouveaux regards, ce dont témoigne précisément, et avec une certaine émotion, la sortie de Yol après plus de quinze ans d’interdiction : à force d’enregistrer et de s’approprier les défis auxquels le pays est confronté, dans le contexte d’un rapprochement avec l’Europe, le cinéma turc plonge au coeur de son identité nationale.
Au public qui le reçoit à l’étranger, il propose des oeuvres étonnantes, stimulantes et indispensables, qui permettent de mieux comprendre la complexité du monde actuel et d’en saisir toute l’humanité.


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