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Le cinéma : histoire(s) d’amour.

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Il y a des films inavouables qu’on a aimés, passionnément. « La boum », ce fut pour moi l’histoire d’une rencontre, qui aujourd’hui me hante encore, et qui m’a appris sur le cinéma bien plus que tant de discours… par la force de l’amour.

S’il y a une chose dont je suis content, c’est de ne pas être arrivé au cinéma par ces objets étranges qu’on appelle les «livres-de-cinéma ». Certes, aujourd’hui, rattrapé par le temps et les études, je me suis résigné à en avoir. Souvent je les feuillette, parfois je les lis : j’ai presque réussi à m’y habituer ; et comme moi les autres d’ailleurs. Les livres-de-cinéma ont même un rayon à la FNAC, rien que pour eux, qui grandit chaque semaine… le cinéma a le droit de prendre lui aussi, depuis quelque temps, la poussière de la haute culture.

Et pourtant, parfois j’aime bien repenser aux films de ma jeunesse, que je voyais sans avertissements, préjugés, précautions et avec lesquels j’ai eu des rapports intimes et dangereux, oubliant la capote critique, cinéphile ou, pire, universitaire. De ces films dont on a presque honte d’avoir été amoureux depuis que quelqu’un s’est empressé de nous apprendre le bon goût. Ces films sont désormais des souvenirs inoubliables et pourtant embarrassants, comme la copine à lunettes dont personne ne voulait qu’on a embrassée lors d’une fête trop arrosée.

Ma copine à lunettes ce fût La Boum. Mon dépucelage rêvé, consommé en italien, en VHS, un vendredi quelconque de mon début d’adolescence, vers les 12 ans. Ce fût, je m’en souviens, avec ma classe, lors d’un « cinéclub » plus ou moins improvisé, fait avec les moyens du bord, par un courageux professeur, qui avait compris que, malgré l’archaïsme et les réticence ministérielles, le cinéma pouvait parler aux jeunes autant, ou même plus, qu’un cours ennuyeux . Ce film fût pour moi la rencontre de la femme… et quelle femme : Sophie Marceau ! Tellement belle en gros plan, que j’aurais presque voulu embrasser l’écran de cette grosse télé à tube.


La Boum

Je sortais d’une enfance ponctuée de films (eux aussi aujourd’hui inavouables mais tellement intenses), qui avaient formé mon imaginaire de garçon. E.T., Indiana Jones (merci Spielberg, quoi que l’on dise de toi…), Superman (dont je ne connais même pas l’auteur, et tant mieux), Le cercles des poètes disparus (film que maintenant l’on regarde de haut en bas, avec un sourire en coin), et combien de Westerns sans titre, attrapés par hasard à la télé, déjà commencés, qui m’ont donné un terrain de jeux pour des après-midi entières grandes comme l’Amérique. La Boum me fît découvrir l’autre sexe, avec la surprise et l’étonnement de la première fois.

Je n’ai jamais revu le film depuis, même pas avant d’écrire cet article. Je sais bien que si je le voyais maintenant, je ne pourrai m’empêcher de remarquer une certaine maladresse des cadrages, une musique mielleuse, des travellings bancals, des dialogues à deux balles : aujourd’hui je ne serais plus invité à cette danse, lors de l’anniversaire de Vic. Je serais à l’extérieur de la pièce, dans le froid de mon éducation cinéphile et ce serait pour moi trop douloureux de voir Vic me trahir, éternellement figée dans cette jeunesse, en ce début des années 80. Je serais comme un Peter Pan qui débarque désormais vieilli dans le Pays de Nulle Part (merci encore Spielberg), maladroit et gauche. A l’époque pourtant j’avais dansé avec Vic, je m’en souviens encore, et je savais que son regard caméra, croisé par des millions de spectateurs, était en réalité seulement pour moi, il m’avait trouvé.
 

 
Quand aujourd’hui je lis les longs essais sur l’identification au cinéma, la focalisation, ou d’autres termes plus ou moins barbares, je pense encore à cette rencontre avec Vic, et je ne peux m’empêcher de constater que la théorie est encore bien faible face à l’expérience. Aucun discours ne sait rendre compte de la complexité du rapport au film : j’étais à la fois l’amoureux de Vic et j’étais pourtant jaloux de son compagnon, qui m’était visiblement extérieur, et qui ne me ressemblait même pas, auquel toutefois j’ai emprunté le corps lors d’un baiser. Et j’étais également Vic, par moments, quand elle s’embrouillait avec les parents, et s’enfermait dans sa chambre, tirant le long fil d’un vieux téléphone jusqu’à la liberté d’adulte dont je rêvais : incarnation d’une révolte au-delà du sexe, image de mon rêve d’ado.

Puissance et paradoxe du cinéma, d’être à la fois protagoniste et spectateur, et d’en jouir. Savoir parfaitement que l’adolescence italienne que je vivais, à l’ombre des clochers, penché sur la méditerranée, n’avait rien de commun avec les aventures parisiennes de Vic, et pourtant me projeter si facilement dans ce Paris si loin, que je n’aurais jamais cru à l’époque, pouvoir voir un jour devenir le mien. Quelle invention le cinéma !
 

 
 

La Boum
m’a appris quelque chose qui encore aujourd’hui, malgré tout, ne m’abandonne pas : un film peut, par la puissance des idées qu’il propose, par la transversalité des émotions qu’il suscite, s’offrir à tous et en tout temps. Toucher un Universel qui n’a rien d’une abstraction, mais qui est ancré dans les sursauts du coeur, les larmes, les rires, en dépit de toute division ethnique, religieuse, culturelle, générationnelle.

Malheureusement il est un peu tard maintenant pour moi pour revoir La Boum, mais je suis sûr qu’encore aujourd’hui, un adolescent de 2008 pourrait oublier facilement son i-pod, sa PS3, son ordi, la matérialité de son existence et tomber, comme moi, fou amoureux de Vic. Encore aujourd’hui, je pense que le cinéma est bien plus que le miroir d’une réalité, image de notre monde, qui ne peut être que contingente, éphémère et changeante.
Depuis La Boum, et à chaque fois que je vois un film, cela ne fait aucun doute : « dreams, are my reality ».


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