Select Page

Le Bon, la brute et le cinglé

Article écrit par

Non le western n’est pas mort! A tous ceux qui auraient pu penser le contraire, Kim Jee-woon oppose ici une démonstration fracassante et efficace. Interprété avec brio et réalisé d’une main de maître, « Le bon, la brute et le cinglé » fait partie des (très) bonnes surprises de cette fin d’année 2008.

Le bon, la brute et le cinglé est, comme le titre le laisse supposer, un western. Coréen, certes. Mais western quand même ! Le réalisateur Kim Jee-woon relève un défi quasi impossible, en tous les cas risqué, qui consiste à bousculer un genre typiquement occidental en le plaçant sur les terres orientales. À quelques détails près, la structure scénaristique et l’esthétique filmique ne sont pas sans rappeler les plus grands noms du genre : John Ford aurait pu inspirer à Kim Jee-woon le côté "règlement de comptes" ( … à OK Corral ) ; et c’est chez Howard Hawks qu’il aurait emprunté l’aspect sarcastique de certaines situations. À l’origine, le western se situe presque toujours en Amérique du Nord, au moment de la conquête de l’Ouest. Kim Jee-woon transpose sa fresque en Mandchourie, vaste territoire au nord-est de l’Asie, qui n’est pas une entité ethnique mais plutôt un « melting pot », puisque des Coréens, des Mongols, des Chinois et des Toungouses cohabitent avec les « Mandchous ». Nous sommes au coeur des années trente : à cette époque, les grandes puissances n’ont d’échanges que par conflits d’intérêts, la première guerre mondiale a laissé une économie fragilisée et la Manchourie est l’avant-poste d’occupation de la Chine par le Japon. Cette région du monde attire alors les convoitises, car il y existe des mines de charbon et de fer, ainsi que de vastes cultures de céréales, coton et soja. De plus, sa population double entre 1923 et 1953, et atteint à cette dernière date 41 millions d’habitants.

     
 

Le décor est planté… et cela est peu de dire que le contexte économique et social de cette région pendant l’entre-deux guerres se rapproche de celui étasunien de la même époque. Les références au fil du film se feront subtiles, décalées, drôles et intelligentes. De la fumerie d’opium qui enivre le cinglé (Song Kang-ho) aux trafics en tous genres qui font vivre la brute (Lee Byung-hun), en passant par les plaines désertiques dans lesquelles le bon (Jung Woo-sung) noie la solitude de sa quête, tout conduit à un univers particulier, hors du temps, complètement déjanté parfois et, toujours, particulièrement jubilatoire ! Les personnages ne se contentent pas d’être ce qu’ils doivent représenter, ils incarnent chacun un imaginaire collectif qui ne peut se contenter d’un équilibre parfait. À tour de rôle chacun devient un autre : le bon est parfois une brute innommable lorsque l’appât du gain lui fait monter l’adrénaline ; le cinglé devient un être particulièrement bon quand il s’agit de veiller sur la vieille grand-mère ; la brute parfois a un regard de déjanté quand la situation devient agaçante à ses yeux. Mais tout ceci est interchangeable à l’infini, et c’est là en partie que réside le génie de Kim Jee-woon. Ses personnages ne sont pas collés à leurs étiquettes pour l’éternité, la vie se charge de les assouplir, de les durcir, de les rendre fous… et chacun semble accueillir cette loi avec beaucoup de philosophie.

Dans Le bon, la brute et le cinglé, tous donnent l’impression de prendre un plaisir immense à jouer, à vivre, à évoluer derrière la caméra de ce grand cinéaste. Les acteurs transpirent de passion et, bien sûr, cela rejaillit à l’écran. Certaines séquences sont tout simplement hilarantes, parce que complètement inattendues et décalées. Les surprises surgissent quand nul ne s’y attend, et le rythme confère à l’ensemble une impression de grandiloquence. L’histoire (la quête d’un trésor d’après une carte que tout le monde s’arrache), est portée avec brio par ce trio d’acteurs talentueux, vêtus de costumes qui leurs font incarner leurs personnages jusqu’au bout des doigts. Deux heures d’un bonheur qui se mêle de temps à autres à une euphorie puérile, car se laisser submerger par Le bon, la brute et le cinglé, c’est un peu donner à l’enfant la possibilité de sortir de son corps d’adulte !


Titre original : Joheunnom nabbeunnom isanghannom

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Durée : 128 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

ADN

ADN

Le cinquième long-métrage de Maïwenn, se voulant généreux et sans frontières, nous montre les ficelles d’un cinéma narcissique, arrivé à épuisement de son style, qui se cantonne au degré zéro du réel. S’il tente de nous dire que chacun est le fruit d’une histoire, on se retrouve pourtant englué dans un présent où les dialogues et les corps n’ont aucun sens.

L’Avventura

L’Avventura

Avec ses tableaux panoramiques délavés par les embruns, L’Avventura reflète l’âpreté de la relation amoureuse entre homme et femme dans une comédie moderne des faux-semblants. Le film se revoit comme la déambulation contrariée de Claudia, muse antonionienne, déroulant un fil d’Ariane sans issue véritable dans l’écheveau des subjectivités. Plus troublant que jamais en version restaurée.

Manhunter

Manhunter

La ressortie d’un classique du répertoire hollywoodien, avec ce thriller de Michael Mann, est un voyage nostalgique et immersif dans les années 1980