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J’ai toujours rêvé d’être un gangster

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Dans un hommage émouvant aux plus grands héros du burlesque, la marche aérienne et hors temps de ceux qui n´ont pas oublié leurs rêves prend aux tripes. Par le rire.

Les personnages secondaires font parfois des premiers rôles hors pair. Ils les habitent de leur maladresse enfantine, leur donnent grâce et subtilité. C’est sans doute là tout le secret du formidable coup de poing asséné dans le flanc des tristes sentencieux, par J’ai toujours rêvé d’être un gangster. Orienter les projecteurs vers le hors champ, s’y attarder. Dresser le portrait de ses échoués. Et rappeler, comme le gong, dans le résonnement infini d’un lampadaire heurté par la silhouette désarticulée d’Edouard Baer, que le cinéma tire la plus grande part de son inventivité et de sa vitalité du rire qu’il cherche parfois à susciter. Que peu suffit à réveiller en chacun cette euphorie absolue devant un écran devenu miraculeuse boîte à images déjantée.

J’ai toujours rêvé d’être un gangster, c’est d’abord le constat fait par le narrateur des Affranchis. Un rêve d’enfant, exaucé par le héros du film de Scorsese, et cette fois-ci réduit à une suite chapitrée de tentatives avortées de braquages, de kidnapping et de vols de chansons.
C’est une galerie de anti-héros faite d’apesanteur nostalgique, de déraison gaie et naïve.
Une serveuse chaplinesque –Anna Mouglalis, évidemment belle, étonnamment drôle et fraîche ; un braqueur raté – Edouard Baer en Buster Keaton des Temps Modernes ; un couple de Laurel et Hardy kidnappeurs – Bouli Lanners et Serge Larivière ; deux épaves de la chanson française naguère ennemies –Arno et Bashung ; cinq vieux loubards –Rochefort, Jean-Pierre Kalfon, Roger Dumas, Laurent Terzieff, et Venantino Venantini – qui préparent un dernier coup…
Comme une bourrasque de vent frais, le dernier film de Samuel Benchetrit secoue enfin un cinéma français bien souvent trop crispé et dévoré de complexes.

Car J’ai toujours rêvé d’être un gangster a quelque chose de tapageur et d’insolent. Potache, presque. Moins film de gangsters que bêtisier du genre, le film de Benchetrit ressemble à une anthologie revisitée du comique dans le septième art. Les jeunes jouent d’abord les anciens –Chaplin, Keaton ; les moins jeunes revivent leur propre jeunesse de rockeurs effrontés et célèbres ; et finalement les vieux jouent les anti-Tontons flingueurs et offrent une conclusion rafraîchissante, la synthèse peut-être des influences cinématographiques et musicales visitées. Comme si le cinéma de Benchetrit se construisait à mesure que le réalisateur passe en revue ceux qui composent son univers intime.

J’ai toujours rêvé d’être un gangster compile ainsi, en une suite d’esquisses burlesques, des loupés prestigieux. Le braqueur sans arme déjoué par sa victime, elle-même braqueuse récemment reconvertie et armée. Des kidnappeurs en manque d’affection, qui enlèvent une adolescente suicidaire. Deux vieux chanteurs qui font le bilan – morose, et s’accusent mutuellement de s’être volé leurs tubes. Et cinq anciens compères qui, sur un quiproquo, et malgré la vieillesse et la maladie, se retrouvent et braquent, faute de mieux, un fast-food de banlieue…
Le film de Benchetrit, en soulignant cette étrange tension qui naît devant le spectacle de l’échec, de l’impossibilité de l’héroïsme, semble sortir de l’oubli des instants d’une rare intensité. Comme l’intensité d’un numéro de cirque raté, comme celles de la fausse note de l’orchestre ou du trou de mémoire du comédien sur scène.

Sauf qu’ici, les ratés ont enfin la possibilité de se rattraper. Une fois leur numéro d’acteur complètement loupé, une fois leur maladroite candeur mise en lumière, il ne leur reste en effet plus qu’à fraterniser. Autour d’une banale cafétéria, épicentre paumé le long d’une nationale, il s’agit alors davantage de tendresse et de mélancolie que d’ironie acerbe. En fait, il s’agit même plutôt de réinventer le rire, minute après minute.
Car la caméra noir et blanc de Benchetrit, en réunissant dans un seul cadre des héros de seconde zone, filme sa propre entrée dans cette sphère atmosphérique, et scrute son reflet dans le regard doucement rêveur de clowns désaxés. Le réalisateur filme son rêve de cinéma, rêve son film de cinéma. Le grain velouté de l’image, ses contrastes, des plans rapprochés rares et denses, de longues séquences, une bande son qui s’interrompt pour laisser la parole aux personnages, puis qui reprend subitement : le film est plein d’une liberté réjouissante.

Alors, J’ai toujours rêvé d’être un gangster séduit, comme le brouillon de la toile de maître, où l’on décèle déjà l’idée nouvelle et libre, la douce folie à l’état brut.

Titre original : J'ai toujours rêvé d'être un gangster

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Durée : 108 mn


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