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Hiner Saleem, un itinéraire

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À l’occasion de la sortie en salles de « My Sweet Pepper Land », lucarne sur l’oeuvre singulière du cinéaste kurde Hiner Saleem.

Hiner Saleem appartient à un pays qui n’existe pas, le Kurdistan, territoire partagé entre quatre états, la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie, et dont les habitants eurent à subir, au cours des temps, de la part des occupants successifs, quelques massacres qui ont conduit une partie de la population à l’exil – il en fait un très beau récit dans Le Fusil de mon père (2004), sèche et émouvante description des conditions de non-existence d’un peuple écartelé. Les neuf films qu’il a tournés portent (à l’exception de Les Toits de Paris) la trace de cette situation déchirée, que leur action soit située au « pays » (Passeurs de rêves, 1999 ; Vodka Lemon, 2003 ; Kilomètre zéro, 2005 ; Dol ou la vallée des tambours, 2007 ; My Sweet Pepper Land, 2013) ou parmi la diaspora (Vive la mariée… et la libération du Kurdistan, 1998 ; Après la chute, 2009, en Allemagne ; Si tu meurs, je te tue, 2011, en France). Mais cette déchirure, Saleem la décrit sans manichéisme, avec un recul qui lui donne toute sa force : même dans les moments les plus dramatiques, le regard demeure ambigu, à la fois compatissant et ironique. Acculés à la misère ou à l’éloignement, ses compatriotes ne sont pas forcément des héros positifs, qu’il s’agisse de certains villageois perdus dans la neige de Vodka Lemon, de la tribu fraternelle de Si tu meurs…, du beau-père de Siba dans le même film, bel exemple de tyran domestique prisonnier de la tradition, ou des frères rigoristes de My Sweet Pepper Land, venus sauvegarder la vertu de Govend, l’institutrice trop « moderne ». Cet alliage du drame et de la bouffonnerie est constante chez Saleem, une manière toute personnelle de renforcer l’émotion en la dédramatisant par la farce – à l’image d’Elia Suleiman, par exemple.

D’un festival à l’autre : Mannheim…

Lorsque l’adolescent Azad Shero Selim, futur Saleem, sortant quelques heures de son camp de réfugiés, voit un film iranien dont il ne comprend pas la langue, il se jure de « faire jouer des Kurdes un jour sur un écran » (1). Il y parviendra, un peu plus de vingt ans plus tard, après avoir fui l’Irak, où il est né en 1964, avoir séjourné en Italie et terminé sa course en France. Un moyen métrage en 1992, Un bout de frontière, dont on ne sait rien (2) et en 1998, Vive la mariée… et la libération du Kurdistan surgit sans crier gare. Le succès critique est réel – L’Annuel 99 parle « d’excellente surprise » et de « vrai régal » -, le succès public moindre, la sortie en juin du film d’un inconnu, doté d’un titre étrange, ne garantissant pas la ruée. Il décrochera cependant le prix du Public au Festival de Mannheim, en octobre, ce qui n’est pas rien lorsque l’on connaît le degré d’exigence de ses spectateurs. Saleem a trouvé immédiatement la bonne distance pour décrire les conditions de l’exil d’un Kurde à Paris, son adaptation à la société occidentale (son héros travaille dans un atelier de confection et a une amie française) et ses compagnons d’immigration, petite communauté de réfugiés politiques, croqués avec une tendresse qui n’exclut pas le mordant. Adaptation qui ne signifie pas oubli des traditions : à l’heure de prendre femme, pas question de la chercher ailleurs qu’au pays, et c’est sur cassette vidéo qu’il choisit sa future, oubliant que c’est l’aînée qui a forcément la priorité. C’est donc la sœur de son premier choix qu’il accueille à Paris. À partir de cette situation digne d’une screwball comedy des années 1930, Saleem compose un film savoureux, léger et sarcastique, dans lequel les femmes ont le beau rôle – ce qui deviendra une constante.

Le sourire n’est pas au programme de son film suivant, Passeurs de rêves. Les deux jeunes qui fuient vers l’Europe, à travers l’Arménie, l’Ukraine, l’Italie et enfin la France, découvrent les drames inhérents au trajet, la corruption, les trahisons, les exploitations diverses, jusqu’au finale sans espoir et leur entrée dans la clandestinité. À cette date (celle de l’ouverture du centre de Sangatte), la filmographie de l’immigration n’était pas encore abondante et seuls les cinéastes directement concernés abordaient le sujet. Nul doute que Saleem exorcisait ainsi son passé en lançant ses héros (Olivier Sitruk, rarement aussi juste, et Rosanna Vite Mesropian) sur l’itinéraire qu’il dut lui-même emprunter deux décennies plus tôt.

 

 

Marina Kobakhidze et Georges Corraface dans Vive la mariée… et la libération du Kurdistan
 

… Venise…

Deux titres avaient suffi pour faire de lui un réalisateur « à découvrir », réservé à un public curieux, donc étroit : le succès d’estime n’est pas synonyme de files d’attente et une sortie sur neuf copies, comme celle de Passeurs de rêves, ne destine qu’au petit nombre. Vodka Lemon lui permit d’atteindre une audience plus large (3). Le prix San Marco à Venise, deux grands prix, à Mons et à Vesoul, il y avait de quoi donner confiance aux distributeurs, qui lancèrent le film sur 36 copies. Celui-ci est à l’image de son titre, fort et corsé : la vodka lemon est la boisson que vend, au bord d’une route perdue dans les montagnes du Kurdistan, Nina, belle veuve quinquagénaire, digne mais pauvre au point de ne pouvoir payer le trajet en car entre le village et son échoppe. Hamo, 60 ans et également veuf, encore plus digne mais un peu moins pauvre, la tire d’affaire et en tombe amoureux : la relation qui s’établit entre eux, toute de silence, de fleurs offertes, de regards complices et de sourires connivents, est d’une rare délicatesse. Une délicatesse accentuée par le décalage avec la violence de la réalité : la fille de Nina, musicienne, est brutalement renvoyée par son patron, le fils lointain d’Hamo, pourtant installé dans le paradis occidental (le nom magique d’Alfortville fait rêver les villageois) réclame de l’argent pour épouser une Française, sa petite-fille est engrossée par le fermier voisin, il doit vendre peu à peu son mobilier pour survivre. Mais jamais la peinture du réel ne pèse, le sordide étant mis à distance par l’ironie ou l’invention poétique : le film s’ouvre sur un lit à roulettes cahotant sur une route et s’achève sur deux chaises qui glissent sur la même route, emportant les amoureux. Andrée Tournès (Jeune Cinéma – n° 289, mai 2004) assurait que Vodka Lemon, présenté en compétition plutôt qu’en section « Contre-courant », aurait mérité le Lion d’or de Venise – on n’est pas loin de le penser. Y passe l’ombre du meilleur Iosseliani, celui des Favoris de la lune (1984) ou de Et la lumière fut (1989), ces films où la balance entre le grave et le comique, le grinçant et le tendre, fabrique un petit miracle d’équilibre.

 

 

Romen Avinian dans Vodka Lemon
 

… Cannes…

Ce même équilibre qui fait défaut à Kilomètre zéro, que Saleem tourne en 2005, dans l’enthousiasme : Saddam Hussein, l’oppresseur du peuple kurde (Le Fusil de mon père décrit sans pathos la répression subie dès sa prise de pouvoir, avant même les bombardements chimiques de 1987) a été renversé et les Kurdes peuvent se remettre à croire en l’indépendance (le film s’achève sur les cris de ses héros, Ako et Selma, réfugiés à Paris : « Nous sommes libres ! »). Est-ce d’avoir travaillé sur le vif, sans recul ? En tous cas, Kilomètre zéro nous laissa sur le moment insatisfait, sans doute parce que sa sélection en compétition officielle à Cannes en faisait attendre trop. Non que cette histoire d’un Kurde incorporé contre son gré dans l’armée irakienne et qui, contraint de ramener le cadavre d’un « martyr » dans sa famille, traverse le pays en guerre, ne soit intéressante. Saleem décrit avec justesse la folie du temps, la crétinerie grandiose des gradés, l’humiliation constante de ses compatriotes par les Arabes, quand ils ne les exterminent pas froidement. Mais le sujet se prêtait mal au double regard distancié – même le gag récurrent du camion transportant une statue géante de Saddam finit par s’émousser. Les grincements l’emportent et l’on ne perçoit que par bribes (les rapports amoureux des époux) l’humour de l’auteur, qui faisait ailleurs supporter les situations insupportables : voir la différence entre l’exécution ici des prisonniers kurdes et la pendaison initiale de My Sweet Pepper Land ; d’un côté, une mise à mort comme on en a vu des centaines, de l’autre, un cérémonial où l’absurde se mêle au grotesque pour donner à la scène une dimension inédite. Revu depuis, et son contexte brûlant s’étant éloigné, Kilomètre zéro a mieux vieilli qu’on ne le pensait – mais son héros demeure un des moins mémorables des personnages de Saleem.

Dol ou la vallée des tambours fut malheureusement distribué de façon trop rapide pour que nous puissions l’attraper au passage et n’a pas encore eu droit, apparemment, à une édition DVD, à la différence des autres titres. Il s’agissait de nouveau d’un film tourné au pays, le dernier avant 2013.      

 


Nazmi Kırık dans Ki
lomètre zéro
  
 
… Locarno…

Le très beau plan final de Kilomètre zéro cadrait les tours de Notre-Dame sur fond de nuages et les toits de la ville, à perte de regard, dans un gris automnal du plus bel effet. Si la saison change – le film débute en été, dans une chaleur poisseuse – Les Toits de Paris s’inscrit dans le même paysage, illustration littérale du titre. Les chambres de bonne du sixième étage ont remplacé les grands espaces, mais la solitude y est aussi épaisse pour les quelques habitants, vieillards ou jeunes décalés, qui n’ont pas fui la ville au mois d’août. Michel Piccoli, à bout de course, Maurice Bénichou, son voisin immédiat, à peine en meilleur état, Mylène Demongeot, belle personne qui vient visiter Piccoli, lui apportant nourriture et caresses, Marie Kremer, adolescente perdue qui squatte un réduit, tous composent un bel échantillon d’oubliés, écrasés par la touffeur sous les combles, survivant à petits pas, communiquant de façon minimale (voir le mutisme connivent des deux hommes, à la piscine du quartier). Pas d’action ou presque : le quotidien difficile, un propriétaire qui les expulse un par un, un fils qui ne vient pas voir son père, l’hiver qui vient, la mort proche, malgré la prévenance de Mylène – elle offre un ventilateur à Piccoli au début, elle lui apporte à la fin un radiateur devenu inutile. Les Toits de Paris exsude une rare tristesse, ce qui explique son faible succès public : difficile de ne pas être envahi par le désarroi devant ces fins de vie sinistres, cet univers rétréci, cette détresse pesante. Mais Piccoli y tient son plus beau personnage de cette dernière décennie, plus fortement incarné encore que son pape hésitant chez Moretti (Habemus Papam, 2011), et Demongeot y est magnifique – on comprend qu’elle remercie le cinéaste d’avoir su « utiliser au maximum sa capacité d’émotion » (Jeune Cinéma – n° 347/348, septembre 2012).
 
 


Marie Kremer et Michel Piccoli dans Les Toits de Paris


 
Paris de France

Après un film tourné en Allemagne en 2009, dans les milieux d’exilés kurdes, Après la chute, présenté à Locarno mais qui n’a pas connu d’exploitation ici (4), Saleem signe le second volet de son diptyque parisien, Si tu meurs, je te tue. De nouveau des personnages un peu perdus, Philippe (Jonathan Zaccaï), tout juste sorti de prison, Avdal (Billey Demirtas), venu d’Irak chercher du travail avant que sa fiancée Siba (Golshifteh Farahani) ne le rejoigne et une cohorte de frères kurdes (sept, comme les nains du conte, de Simplet à Grincheux), redoutablement serviables. Ajoutons le futur beau-père de Siba, traditionaliste à la gifle facile, et la propriétaire de l’immeuble de Philippe, douce et appétissante – Mylène Demongeot, épisodique mais parfaite -, et tout est en place. Le décalage bienvenu, absent de Les Toits de Paris, réapparaît : sourires et drames se succèdent, de façon parfois surprenante (la mort inattendue d’Avdal), l’émotion naît au détour d’une séquence (la partie de piano entre Mylène et Golshifteh), la fratrie de pieds nickelés oscille entre gentillesse et violence, le beau-père s’attendrit et cogne dans le même élan. Philippe tombe évidemment amoureux de Siba, mais Saleem évite la facilité qui aurait consisté à fabriquer un autre couple pour remplacer l’ancien : celle-ci esquive les situations gênantes et partant seule dans la nuit de Paris, entame un nouveau cours dans lequel elle n’aura plus à souffrir du patriarcat dominant. Belle lueur d’espoir qui clôt, sur la note haute d’une probable émancipation, un film tout en drôlerie triste – et si Jonathan Zaccaï y est convaincant, comme il l’est souvent, les deux personnages féminins sont particulièrement réussis, l’aînée comme la jeune, la plénitude assurée de l’une comme la douceur radieuse de l’autre.
 
 


Jonathan Zaccaï et Mylène Demongeot dans
Si tu meurs, je te tue


Il était une fois dans le Haut-Kurdistan…

L’émancipation de Siba s’effectuait dans l’exil, celle de Govend, dans My Sweet Pepper Land, s’accomplira au pays, dans un village montagnard perdu. Elle est du même ordre, et pas seulement parce qu’il s’agit de la même interprète, en lutte contre les mêmes interdits. On peut être admirateur du combat du peuple kurde sans pour autant oublier que des contraintes archaïques y perdurent quant au statut de la femme et que la question de l’impératif de l’honneur virginal demeure prégnante. Pesanteur moyenâgeuse, d’autant plus dommageable que, selon l’auteur, « les femmes kurdes ont longtemps assumé des responsabilités économiques et politiques », la situation actuelle étant due « au retour de certains courants religieux » (4). Govend, institutrice débutante, doit affronter l’hostilité des hommes du village, qui ne peuvent supporter qu’une femme vive seule ; et si elle se mêle en outre d’entretenir des relations amoureuses avec le policier local, le lynchage n’est pas loin – un lynchage que ses propres frères sont prêts à commettre.

« S’il abandonne cette fois-ci le paysage urbain, Saleem traite le même sujet récurrent, l’émancipation d’un personnage féminin, dans un genre pour nous inhabituel, celui de l’eastern. Car c’est bien ce qu’il recrée ici, le cadre et les situations basiques du western, tranposés dans le Haut-Kurdistan. Shérif nouvellement nommé dans un village perdu, institutrice fraîchement débarquée et devant subir la méfiance des habitants, seigneur local imposant sa loi grâce à ses nervis, nous sommes en pays de connaissance – nonobstant le décalage exotique, mettons Glenn Ford shérif, à la place de Korkmaz Arslan, Angie Dickinson instit’, à la place de Golshifteh Farahani et Ward Bond rancher, à la place de Tarik Akreyi, et le tour est joué. Sur cette trame éprouvée, Saleem propose des variations réjouissantes, dont la plus surprenante est peut-être le surgissement ponctuel d’une troupe de maquisardes kurdes de Turquie luttant, fusil en main, contre la double oppression d’être femme et kurde – certaines des « actrices » ont jadis participé à ce maquis. Lorsque le film sortira, on accusera sans doute Saleem de naïveté et de convention, puisque malgré les multiples obstacles, les héros s’en sortent : le brigand est vaincu, l’enseignante surmonte le déshonneur d’avoir abrité un homme, le policier fait régner l’ordre. Nous préférons y voir, pour reprendre Tourgueniev,  « le chant de l’amour triomphant » et l’éclat de ce couple improbable (Golshifteh Farahani est décidément magnifique) représente une des plus belles rencontres des écrans cannois, plus intensément érotique que les galipettes éreintantes des héroïnes de Kechiche. » (Jeune Cinéma – n° 352/353, été 2013)


Golshifteh Farahani et Korkmaz Arslan dans My Sweet Pepper Land

 

Quinze années d’exercice et dix films au compteur – neuf plus un téléfilm, Absolitude (avec Hanna Schygulla), produit par Arte en 2001, dont on n’a trouvé nulle trace. Sur les sept titres que l’on connaît, cinq au moins sortent du commun. Sur ces cinq, trois au moins, Vodka Lemon, Les Toits de Paris et My Sweet Pepper Land, figureraient dans notre liste des hidden gems, si jamais nous devions l’établir. On souhaiterait que le bilan soit aussi globalement positif pour tant de cinéastes contemporains que la rumeur nous assure grands. Hiner Saleem n’a pas encore atteint la cinquantaine et est d’ores et déjà signataire d’une œuvre, avec tout ce que le terme sous-entend de continuité et de cohérence : un auteur, avec des moyens simples (et qui, dieu soit loué, ne pose pas au visionnaire), un univers précisément défini, et suffisamment d’inventivité pour ne pas en demeurer prisonnier. Réjouissons-nous et souhaitons-lui de continuer à chaque fois nous surprendre.
  

(1) Hiner Saleem, Le Fusil de mon père, Seuil, collection Cadre rouge, 2004, p. 92.
(2) Le film, inachevé, fut présenté à Venise 1992 par Gillo Pontecorvo et permit à Saleem de trouver le financement pour Vive la mariée…
(3) Quoique limitée : Ciné-Passions, l’indispensable guide chiffré établi par Simon Simsi, lui attribue 59 683 spectateurs (mais plus du double que pour les titres précédents).
(4) Après la chute figure au catalogue de Universciné, site de vidéo à la demande fort bien fourni en raretés. Le film, court (59 minutes), est un huis clos entre exilés kurdes à Berlin, au moment de l’entrée dans Bagdad des troupes alliées. Fête, joie partagée, mais premières dissensions entre chiites et sunnites, et découverte qu’un des leurs les espionnait pour le compte de l’ambassade d’Irak. Le film s’achève sur une perspective d’avenir sans grand espoir…
(5) Dossier de presse cannois du film.

D’après Lucien Logette, « Hiner Saleem, un itinéraire », Jeune Cinéma, n° 354 (automne 2013), pp.14-22.


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