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Entretien avec Florian Henckel von Donnersmarck

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Comment vous est venu le désir de parler de l’ex Allemagne de l’Est, était-ce un sujet qui vous a marqué personnellement ? F. Henckel von Donnersmarck : Mes deux parents sont originaires de l’Allemagne de l’Est. Mon père vient même d’une ancienne partie de l’Allemagne qui a été attribuée à la Pologne après la Seconde […]

Comment vous est venu le désir de parler de l’ex Allemagne de l’Est, était-ce un sujet qui vous a marqué personnellement ?

F. Henckel von Donnersmarck : Mes deux parents sont originaires de l’Allemagne de l’Est. Mon père vient même d’une ancienne partie de l’Allemagne qui a été attribuée à la Pologne après la Seconde guerre mondiale. Ma mère vient de Magdebourg, une ville située à l’Est de Berlin ; elle est partie à l’Ouest avant la construction du Mur de Berlin, sans réelle raison. Mais chose étonnante, si mon père est ce qu’on appelle aujourd’hui un néo-libéral, elle est restée quant à elle communiste ! J’ai de nombreux souvenirs de mes visites à Berlin-Est et en RDA. La division de l’Allemagne a marqué mon enfance. La Guerre froide aussi, j’en avais même un aperçu à la maison, avec mes parents qui n’étaient jamais d’accord sur les sujets politiques !

Quel regard portez-vous sur le sentiment d’« Ostalgie » (dérivation du mot « Nostalgie » insistant sur « Ost », qui signifie « Est » en allemand), sur cette nostalgie de certains habitants de l’ex-Allemagne de l’Est pour une période qu’ils ont connue et qui n’existe plus ?

F. Henckel von Donnersmarck : Ce sentiment d’« Ostalgie » renvoie à plusieurs choses. Si l’on recule dans le temps, on peut dire qu’aujourd’hui, les Allemands sont fiers de pouvoir s’exprimer librement, notamment à travers le cinéma, sur la dictature de 1933 – 1945. Mais il nous a fallu un certain temps pour admettre que juste après cette dictature, une seconde a suivi, celle-ci durant non pas douze mais quarante ans. L’ « Ostalgie » est, en un certain sens, le prolongement inconscient, ou plus précisément l’expression du refoulement (NDLR : il utilise le mot « Verdrängen ») de cette attitude qui refuse de reconnaître la dictature sous la RDA. Mais, deuxième élément, peut-être est-ce bien de voir cela avec humour, légèreté, nostalgie et recul car le rire peut guérir bien des maux, il a un effet cathartique. Cependant, il faut toujours faire attention à ne pas aller dans l’excès, car quoi qu’il en soit, cette dictature a bien existé. Autre élément qui explique ce sentiment d’ « Ostalgie », toute une génération d’Allemands a vécu sa jeunesse en Allemagne de l’Est. Et cette génération fait peut-être une confusion entre regret d’un pays et regret de sa jeunesse, car leur jeunesse est associée à ce pays qui était le leur et qui n’existe plus. Il y a même certaines personnes pour lesquelles la fin de la jeunesse a coïncidé avec la fin de l’Allemagne de l’Est, d’où cette confusion.

Que pensez-vous d’un film comme Good bye Lenin ?

F. Henckel von Donnersmarck : Je l’ai beaucoup aimé ! C’était un film drôle et touchant. J’apprécie beaucoup les comédies. J’espère d’ailleurs qu’il y a un côté « comique », ou en tout cas léger, dans mon film. La vie est peut-être comme cela, même dans les situations les plus tragiques, il y a matière à rire.

La Vie des autres semble justement prendre le contre-pied de ce sentiment d’« Ostalgie » en s’ancrant, surtout au début, dans le contexte très dur de la dictature.

F. Henckel von Donnersmarck : Oui, le film est fortement ancré dans le contexte historique et politique, mais je n’ai pas fait cela dans un but pédagogique, pour montrer que la dictature a réellement existé, ou en opposition au sentiment d’« Ostalgie ». Au fur et à mesure de mes recherches, qui m’ont pris beaucoup de temps puisque je me suis rendu sur de nombreux lieux chargés d’histoire, que j’ai lu des ouvrages et ai recueilli des témoignages, je me suis tout simplement dit qu’il me fallait montrer la dictature.

Votre film montre surtout une violence psychologique.

F. Henckel von Donnersmarck : Oui. Le point commun entre les périodes 1933 – 1945 et 1949 – 1989, c’est que ce furent deux dictatures, deux systèmes totalitaires qui abusaient d’un pouvoir absolu, deux systèmes prêts à tuer les personnes qui ne s’y soumettaient pas. La violence est donc un dénominateur commun. La Stasi a bien sûr été un moyen de répression qui utilisait une violence physique. Mais la grande différence entre la Gestapo et la Stasi, c’est que la première brisait les os, la seconde les esprits. La violence psychologique était l’arme préférée de la Stasi. Affirmer que la Stasi a été une figure jumelle de la Gestapo est en un sens erroné. Il faut savoir que la Stasi a recruté, surtout au début, des héros de la résistance contre Hitler, donc des gens qui se définissaient en opposition à Hitler, et qui se sont ainsi refusés à utiliser les mêmes outils de pression que la Gestapo.

Mais peu à peu, votre film prend de la distance par rapport à l’Histoire pour se concentrer sur vos personnages, leurs parcours, leurs drames. Il y a quelque chose de presque dostoïevskien dans La Vie des autres, qui transparaît tout d’abord à travers le personnage principal, héros romanesque à l’âme noble, mais aussi à travers votre démarche où vous tordez la psychologie humaine pour mettre en situation des « personnages-idées » très forts, extrêmes.

F. Henckel von Donnersmarck : Dostoïevski m’a beaucoup marqué, c’est certain. Il est vrai qu’on me questionne beaucoup sur mes influences cinématographiques, mais ce sont surtout les écrivains qui m’ont influencé ! Dostoïevski et Tolstoï, pour rester dans les écrivains russes, mais aussi Ibsen par exemple, ont été très importants pour moi, plus que Kazan ou Hitchcock. En France, je dirais que Simenon a été aussi important pour moi que François Truffaut.

Qu’est ce qui vous a inspiré dans ces auteurs ?

F. Henckel von Donnersmarck : Ce que j’ai retenu de Dostoïevski, c’est qu’il fallait comprendre l’âme humaine par ses extrêmes. Dans le cinéma, les gens ont souvent peur des extrêmes, que ce soit au niveau de l’intrigue que de la psychologie des personnages. Car ils assimilent l’extrême au cliché, notamment parce que les films hollywoodiens (entre autres) véhiculent les extrêmes à travers des clichés. Mais c’est faux, on peut avoir une autre vision des extrêmes ! Paradoxalement, plus un personnage est extrême, plus il touche un large public, car c’est à travers les extrêmes que l’on peut vraiment comprendre comment fonctionnent les gens, les plus « modérés » y compris.

Symboliquement, est-ce là le fond du parcours de votre personnage principal : passer d’un extrême à l’autre, de l’ombre à la lumière, pour tendre vers quelque chose d’universel ?

F. Henckel von Donnersmarck : Je pense, j’espère ! Le film est déjà sorti au Dannemark et au Canada, il y a reçu un très bon accueil quand bien même les Danois et les Canadiens connaissent mal l’histoire de l’Allemagne et de la Stasi. Mais la noblesse d’âme de Gerd Wiesler est effectivement une qualité assez universelle. J’ai voulu que ce personnage ait quelque chose d’authentique dans ses extrêmes.

Ce passage d’un extrême à l’autre est très intériorisé chez Gerd Wiesler, tout passe par le non-dit, les émotions…

F. Henckel von Donnersmarck : Oui, par le regard aussi. Ce qu’il y a de formidable avec Ulrich Mühe, l’acteur qui interprète Gerd Wiesler, c’est qu’il a un regard si expressif qu’on peut lire sa pensée à travers ses yeux. L’important pour moi était de montrer le changement psychologique d’un homme de manière continue et presque imperceptible. Je ne crois pas à l’idée de « rupture nette », de « turning point ». Il n’y a pas de moment précis où s’effectue ce changement. Il s’agit plutôt d’une succession d’évènements très intérieurs. Gerd Wiesler se rend compte que sa mission pour la Stasi n’est pas si noble, que son supérieur hiérarchique se sert de lui afin de promouvoir sa carrière, il découvre aussi le dramaturge Dreymann et se questionne, car cet homme est-il si dangereux pour la nation ? Et il fait aussi la rencontre de l’art à travers la littérature et la musique. C’est cet ensemble qui le fait changer.

Propos recueillis par Kim Berdot en janvier 2007.

Titre original : Das Leben der Anderen

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Durée : 127 mn


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