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Day night day night

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Traitement symbolique de la figure sacrificielle d´un terrorisme opaque mais tangible, Day night, Day night se structure en une réalité à deux temps où l´implacable côtoie l´imprévisible. En refusant de s´inscrire dans une analyse sociopolitique des processus terroristes, la cinéaste Julia Loktev porte un regard inattendu sur le caractère > d´un tel acte de foi. […]

Traitement symbolique de la figure sacrificielle d´un terrorisme opaque mais tangible, Day night, Day night se structure en une réalité à deux temps où l´implacable côtoie l´imprévisible. En refusant de s´inscrire dans une analyse sociopolitique des processus terroristes, la cinéaste Julia Loktev porte un regard inattendu sur le caractère << humain >> d´un tel acte de foi. Cette focalisation qui passe par le regard de l´autre entraîne la caméra hors d´un monde qui se ferme, pour esquisser les contours mouvementés et paisibles d´un être assumant jusqu´au bout son rôle de martyr.

Réaliser un film sans contexte, c´est refuser tout point d´encrage sur l´acte même ; c´est offrir une vision contemporaine du sacrifice ; c´est dépolitiser l´acte pour fabriquer un << objet >> de cinéma spécifique. En effet, l´absence de justification, de condamnation et de revendications politiques, culturelles ou religieuses (le rôle des commanditaires reste avant tout logistique et organisationnel), oriente la posture sacrificielle de la jeune femme dans une naïveté originelle. Cette négation des origines oblige le spectateur à devenir ce relais indispensable entre le sujet traité et la référence tacite d´un terrorisme hyper médiatique.

C´est ainsi que nous suivons dans un temps divisé en deux lieux ce corps identifiable qui prépare, attend, se transforme, éprouve et se fond dans un Times Square grouillant à la seule fin d´en expier les fautes. Regard pudique sur une jeune femme kamikaze qui s´enferme au-delà du monde sensible, Day night, Day night triture cette foi indéfectible au détour de gestes, d´attitudes et de mots, qui ponctuent les derniers instants d´un destin émancipateur.

Le premier temps s´étale dans une chambre d´hôtel. Il érige les mécanismes de la préparation en nécessité. Rien n´est laissé au hasard et l´esprit se conforme alors aux impératifs logistiques d´un attentat suicide. D´une sobriété proche de l´austérité, la mise en scène caresse ce visage virginal pour nous offrir un panel d´émotions. L´ennui, la détermination, le mutisme, le désir de dialogue, la soumission, la curiosité, la faim, les souvenirs… sont autant de sentiments qui composent et modifient la figure classique du sacrifice. Humanisant un personnage qui s´apprête à commettre l´inacceptable, Julia Loktev nous entraîne dans la complexité d´un monde sans repère. Si l´univers clos et feutré de la chambre d´hôtel renforce le choc d´une deuxième partie déstructurée, il devient ce lieu ou la forme et l´esprit s´entremêlent.

Le deuxième temps opère un changement radical. Il appose une empreinte de vie, celle d´un melting pot symbolisant une société multiculturelle. Plongée dans l´action, notre jeune femme arpente un Times Square transformé en ogre imprévisible. Temps de la confrontation physique et spirituelle, les certitudes sont malmenées et l´isolement s´accentue. Proche de l´inertie, elle est assaillie par la réalité d´un monde en mouvement. Son visage se confondra bientôt avec les lumières d´une autre inconscience.

En déstructurant sa mise en scène afin de retranscrire au plus près les ambiances d´un décor urbain total, Julia Loktev abuse de quelques artifices de montage (durée de certains plans, effets sonores…) qui décrédibilisent cette partie filmée comme un documentaire. Choix délicat mais compréhensible, la réalisatrice délaisse quelque peu son personnage au profit d´un environnement perturbateur. La ville devient le personnage principal d´où surgissent les notions de risques, de confrontations, de rencontres malvenues et surtout d´imprévus. Le passage entre la posture sacrificielle du kamikaze, son intériorité, sa foi, ses doutes et la confrontation au réel, réussi dans son traitement cinématographique, reste inachevé dans sa dimension symbolique.

Symptomatique d´une époque dépassée par sa propre barbarie, Day night, Day night, est un film à l´écriture cinématographique riche de sens qui assume pleinement sa vision à la fois poétique et réaliste du terrorisme contemporain.

Titre original : Day night day night

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Durée : 95 mn


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