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Cría cuervos

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Les temps passés, les souvenirs… Le film entremêle les flashbacks, les déceptions, les moments de frustrations, de burlesques… Le film empoigne l’humain à bras le corps sans l’étouffer dans les convenances stylistiques, poisseuses ou surfaites. L’intelligence de Carlos Saura irrigue son œuvre. La jeune Ana est l’observatrice d’une existence, d’une enfance qu’elle ne maîtrise pas. […]

Les temps passés, les souvenirs… Le film entremêle les flashbacks, les déceptions, les moments de frustrations, de burlesques… Le film empoigne l’humain à bras le corps sans l’étouffer dans les convenances stylistiques, poisseuses ou surfaites. L’intelligence de Carlos Saura irrigue son œuvre. La jeune Ana est l’observatrice d’une existence, d’une enfance qu’elle ne maîtrise pas. Sans cesse sous l’autorité de la nurse ou de la tante prenant le relai après la mort des parents des trois fillettes, Ana et ses soeurs s’offrent pourtant des moments de liberté à l’abri du regard réprobateur des adultes. Les filles, par exemple, revivent et rejouent, déguisées, une scène de dispute entre leur mère et leur père. La mise en scène enfantine et innocente, voilant la tristesse derrière le divertissement de la situation, trouve un écho avec une séquence émotionnellement poignante lors d’une dispute entre leurs parents. La mère, délaissée par son salaud de mari, souhaite mourir. La structure du film, basée sur un effet de vases communicants entre le passé des adultes et le passé revu par la perception des enfants, souligne le point de confluence par le thème du double entre Ana et sa maman. Elles sont liées passionnellement et amoureusement : les fibres d’un amour maternel et les fibres d’un amour enfantin pour son parent. Ainsi, plus le film explore les entrelacs de leurs destins, plus la contamination de leurs passés respectifs influence le passé de la petite Ana. Le point d’orgue du système à deux rives érigé par Carlos Saura est, sans conteste, le choix de l’actrice, Geraldine Chaplin, jouant en même temps la mère agonisante de Ana et Ana adulte, relatant son passé face caméra. Le spectateur est pris comme témoin. La scène est un confessionnal.

Le besoin qu’a Ana de se confesser déborde, sature. Le voyeurisme n’est pas de mise. La jeune Ana ressent le besoin de se faire pardonner en se livrant. Sans doute est-ce une volonté narrative et dramaturgique pour regagner une part d’innocence. L’objectif de sa démarche réside à montrer qu’elle fut impuissante face au sort tragique et émouvant de sa mère. La séquence d’agonie de sa mère maculée d’un blanc cadavérique est représentative de l’impuissance de la petite. Les terribles cris de souffrance de sa mère déchirent les tympans et foudroient littéralement. Ils ne sont pas sans rappeler les terribles séquences d’agonie d’Agnès, veillée par ses deux sœurs et la gouvernante, dans Cris et Chuchotements de Bergman, 4 ans auparavant. La séquence du film espagnol réunit la mère, fatiguée, usée, terrassée par la tristesse et la mélancolie, et sa jeune fille, observant catastrophée le constat de la cruauté amoureuse de son père et de la maladie. L’omniprésence de la mort rend palpable la déchirure, la fêlure dans l’âme de la jeune fille. Après ce traumatisme, la mort contaminera insidieusement la vie de la jeune femme. Son vocabulaire, plus dur, en sera le symbole le plus précieux. Vexée et triste de voir sa tante prendre la place de sa maman dans son éducation de jeune fille, Ana n’hésitera pas à souhaiter la mort de sa tante, en essayant de la tuer avec une poudre qu’elle considère comme un poison, et souhaitera même sa propre mort. La transposition, l’identification est totale. La perruque, le rouge à lèvres et la puérilité de la séquence de dispute rejouée entre les trois sœurs ont été remplacés par une profonde blessure. Un apprentissage de la dureté de la vie, de la mort qui foudroie sans prévenir, de l’incompréhension d’une jeune fillette qui ne peut s’exprimer à son jeune âge par manque de maturité, par manque de force, de courage aussi. Cependant, Cria Cuervos montre que rien n’est trop tard. Le travail opéré sur le Temps, la mémoire, caractérise une profonde croyance dans le repentir et le pardon. Le récit d’Ana est avant tout une supplique quant à sa condition de femme traumatisée par son enfance et par le déclin puis la mort de ses deux parents. Une foi pessimiste en la vie qui considèrerait que la vie reste bonne à vivre malgré tout. Que le meilleur ne peut que surgir après le Mal et la douleur. Une ferveur dans la justification qui est une preuve de courage, de confiance, de dépouillement et de sincérité énorme. Une force qui n’est pas donnée à tout le monde mais que seules les personnes qui ont quelque chose à se reprocher ou à cacher n’acquièrent pas. Au lieu de se libérer, ils se referment sur eux-mêmes et s’étouffent, l’amour ne pouvant plus exister car l’autre se heurtant sans cesse face à une soi-disante liberté individuelle. Ici, Ana utilise sa liberté individuelle pour s’installer dans une relation de confiance avec la caméra et non se braquer.

Enfant, la petite Ana a assisté à la mort de ses deux parents. Elle fut la témoin de deux vies qui s’envolent : tragiquement pour sa maman, puis pathétiquement et comiquement pour son infidèle de père qui meurt au lit, dans les bras d’une de ses maîtresses… La jeune femme qui se livre devant la caméra a grandi et ne rêve plus d’une vie meilleure. Elle décide d’avoir une vie meilleure en se dévoilant. Cette dualité entre rêve et réalité, la fracture de la famille, la mort a sans doute influencé le magnifique film de Guillermo Del toro, Le Labyrinthe de Pan. Le petit oiseau a appris à voler… et s’est envolé du nid. Seulement, le petit oiseau a une aile cassée. La guérison, Carlos Saura la propose avec sa poésie, avec des moments de grâce, de larmes, de frustrations, de joies et de culpabilité. L’œuvre de Carlos Saura n’est pas qu’une œuvre puissante. Elle fait partie des plus belles réussites du Cinéma.

Titre original : Cría cuervos

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Durée : 112 mn


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