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Blue Valentine

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On attendait une comédie romantique version « Sundance ». « Blue Valentine » est un beau film désenchanté.

"You always hurt the one you love". La chanson des Ink Spots, reprise au ukulélé par Ryan Gosling dans l’une des scènes les plus emblématiques du film, pourrait bien faire office de ligne d’accroche à Blue Valentine. A mi-parcours du film et à l’aube de leur relation, l’acteur de Half Nelson chante ces quelques lignes à Michelle Williams. Elle l’accompagne, amusée, dans un numéro de claquettes improvisé sur le perron d’un magasin de robes de mariée à prix discount. L’ironie est déjà là : pour la séduire, il la prévient que l’amour fait mal ; elle, tout en hésitations, danse devant une vitrine qui semble dire que le mariage, c’est cheap. La séquence marque durablement, merveilleux point de bascule doux-amer entre l’amour qui naît et l’endurance sentimentale que déjà, on entame.

 

Toute l’âme de Blue Valentine se trouve ici, dans ce constat douloureux que l’amour, c’est un peu comme une courbe de Gausse. Ça monte, ça monte, et puis ça chute, plutôt rapidement. Dean et Cindy, bobos East Coast, se rencontrent à la sortie de l’adolescence. Le schéma est simple : ils tombent amoureux, s’installent ensemble, se marient, font un enfant, subissent les aléas de la vie. Puis se déchirent. Derek Cianfrance les suit sur six ou sept ans, dans un aller-retour permanent entre passé (les débuts) et présent (le déclin). Un peu à la manière du 5×2 de François Ozon, on les prend là où ils sont, avant de remonter le fil, de manière toutefois moins linéaire. Jean-Luc Godard disait qu’ "un film doit avoir un début, un milieu et une fin mais pas forcément dans cet ordre !". Cianfrance reprend le conseil à son compte, faisant éclater la structure narrative pour mieux renforcer son histoire.

Cette histoire, il a mis douze ans à l’écrire, à la modeler, se mettant à la place des personnages. C’est pour cela que Blue Valentine est si beau. Il est aux côtés et du côté de Dean et Cindy, les épouse comme ils s’épousent, les dessine par touches, marche à leur rythme. Le spectateur aussi, du coup, qui se reconnaîtra forcément dans certaines situations. Quand Dean aperçoit Cindy dans l’entrebaillement d’une porte, on la voit du même oeil. Quand il tente de la séduire avec son humour débonnaire, on est charmés tout pareil. Une soirée romantique dans un hôtel miteux qui dérape, et on vacille à l’idée de ne plus pouvoir recoller les morceaux. Blue Valentine avance ainsi, trimballé entre l’actualité d’une relation devenue anxiogène et un départ lumineux, qui prêtait le flanc à une histoire d’amour qui semblait devoir durer toujours. Le film est amer, parfois franchement éprouvant : de cette promesse d’un mieux, Dean et Cindy n’ont pas su tirer ce qu’ils avaient de meilleur, et arrivent en bout de course. Elle est vide, ne semble même plus capable d’écouter ce qu’il a à dire ; lui, qui a longtemps cru nier ses aspirations créatrices, fait bonne fortune de son statut d’homme au foyer.

 

Car Blue Valentine est également, peut-être avant tout, un film sur le temps qui passe. Le temps qui fait son oeuvre sur le caractère, mais aussi sur le physique. On rencontre Dean à la fin de sa vingtaine, calvitie bien avancée et démarche un peu hagarde ; quant à Cindy, elle semble tout faire avec une certaine forme d’habitude lasse, traînant les pieds dans des jeans délavés choisis à la sauvette. Quelques années auparavant, elle a la fraîcheur de ses vingt ans, robes virevoltantes et blondeur au vent. Il est rasé de près, et porte l’arrogance attachante des jeunes artistes ambitieux. Derek Cianfrance réussit à nous faire croire que, quelques blessures plus tard, ils ont vieilli. Que la jeunesse est derrière eux. Tout cela tient en un chignon tenu par une grosse barrette, en un crâne qui devient chauve. Le temps qui passe n’est guère plus qu’une affaire de cheveux.

Blue Valentine, enfin, est un film d’acteurs. D’acteurs carrément fabuleux, il faut le dire. On le sait depuis Brokeback Mountain et Wendy et Lucy, Michelle Williams est une grande comédienne. Ici tour à tour radieuse ou teigneuse, rieuse ou mutique, elle sonne toujours parfaitement juste. Ryan Gosling également, lui qui balance ses répliques avec une sincérité désarmante et broie le cœur avec un simple sourire triste. Peut-être savent-ils eux aussi ce qu’est un amour qui commence à se faire, autant qu’un amour qui finit de se défaire. Le film ne donne pas d’antidote au délitement du couple, comme il se garde bien de distribuer les torts. Pas même une autopsie de la relation, mais bien la plus fidèle observation qu’on ait vue depuis longtemps de la démission amoureuse. De guerre lasse.

Titre original : Blue Valentine

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Durée : 114 mn


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