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Billet d’humeur Cannes 2019

Article écrit par

Carte blanche à notre collaborateur Jean-Max Méjean, qui nous partage en toute liberté ses impressions du festival cannois.

Cannes, unique objet de mon ressentiment.

C’est quand on quitte Cannes et son festival qu’on se met à le regretter comme lorsqu’on se détache d’amis ennuyeux et envahissants, mais qu’on aime bien tout de même. On se sent soulagé, mais aussi un peu mélancolique. Et bien sûr, on se dit qu’on n’y remettra plus les pieds… Et puis, dès le mois de janvier suivant, on se colle déjà sur son ordinateur pour demander une nouvelle accréditation. Et chaque année, ce sera pareil. On se dit qu’on vient de connaître la pire cuvée, qu’on ne nous y reprendra plus, et on jure qu’on va mettre à la poubelle ce vieux nœud papillon et la veste noire que le protocole nous oblige à porter les soirs de montée des marches, et qui nous font ressembler à un vieux pingouin. Comme si un esprit malveillant avait décidé de nous rendre ridicules, alors que les stars et starlettes se pavanent de leur côté d’un air satisfait et narquois, très à l’aise à faire des mines avec des vêtements rutilants, bien que tout aussi grotesques. En fait, on s’en veut de tomber comme tout un chacun dans ce piège de pacotille, ce rêve de midinettes, ce parcours du combattant pour cinéphile enragé. Se faire écraser les pieds pendant dix jours, s’angoisser de ne pouvoir assister à la projection du dernier opus de tel grand cinéaste, attendre deux heures dans la cohue de la minuscule salle Luis Buñuel et ne pas pouvoir entrer parce qu’une armée de journalistes privilégiés vous passent sous le nez, et se ronger les sangs en attendant les fameux billets orange qui donnent droit à faire la queue pour accéder à la salle Louis Lumière. Puis se retrouver tout en haut, au poulailler, comme le bon peuple ainsi qu’aime à le qualifier ce cher Thierry Frémaux qui enfile chaque soir lui aussi son smoking lui conférant un air de majordome attendant l’aristocratie en haut des marches, tenant souvent un parapluie noir à la grandeur démesurée.

Cannes est le parangon de la comédie humaine, chacun y vient pour voir des films dont certains sortent en fait en même temps dans toutes les salles de France, et repart souvent frustré parce qu’il y a toujours un film qu’on a raté, un billet qu’on a perdu, une queue sous la pluie battante qu’on a faite pour rien. Cannes, ou le summum de la frustration, avec ces after auxquelles on ne sera jamais invité, ces conférences de presse qu’on est obligé de bouder car on vient d’obtenir in extremis un billet pour un film qui, finalement, ne nous plaira pas. À Cannes, on vit à la fois par procuration, tout en se projetant encore plus dans l’avenir que les jours ordinaires, toujours en attente d’un film à voir, d’une rencontre à faire, d’un rendez-vous qu’on devra cependant annuler au dernier moment. Pendant ce temps, tout en poireautant, on entend les conversations de gens qui semblent tellement à l’aise dans ce barnum, devisant sur le film qu’ils ont vus, sur le temps qu’il fait, sur la longueur de la barbe de Brad, ou sur la soirée à laquelle ils ont participé sur la plage ou au Carlton. Discussions ponctuées de rires et de sous-entendus un peu snobs qui vous font paraître encore plus minus, vous qui ne tutoyez pas les étoiles. Ça peut rendre méchamment parano, tout ça, et on se venge alors sur un bon mojito à 20€ sur la Croisette.

Enfin, sur le coup de minuit bien sonné, comme Cendrillon, vous rentrez tout seul dans votre chambre de bonne à 2000 balles la semaine, le tuxedo tout trempé et les cheveux hirsutes, la tête non pas pleine de rêves mais de soucis car demain commence une autre épreuve, un autre rendez-vous, d’autres obligations dans ou hors du Palais du festival, cet horrible bunker, forteresse imprenable pour certains. Cette année, pourtant, lorsque vous y repensez, le festival vous a paru toutefois un peu moins fastidieux, sans doute parce qu’il est un peu moins fréquenté. Et puis, vous avez oublié les fouilles six fois par jour, le McDo tout froid avalé en vitesse, ou les quelques minutes volées pour vous asseoir en culpabilisant et avaler une crêpe trop dure. Et même si la sélection vous a paru bien tristounette, il y a quand même deux ou trois titres dont vous parierez finalement qu’ils auront la Palme d’or. Et cette année, the winner is… Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma puisqu’il faut par-dessus tout la parité, ou alors Les misérables de Ladj Ly. On verra ça samedi soir… Et puis, en fait, quelle importance. Et si on arrêtait de se donner des prix comme à l’école, et qu’on se contentait de voir enfin tranquillement des films, seulement des films de cinéma ?


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