Entretien avec Xavier Giannoli

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Rencontre avec un cinéaste qui, avec « A l’origine », veut chercher « la vérité à travers la fiction ».

Concentré et loquace, à fleur de peau et de verbe, totalement impliqué au fond : Xavier Giannoli exhale la même intensité en interview qu’à l’écran, dans ses films essentiellement romanesques, quand bien même ils s’appuieraient – c’est le cas pour A l’origine – sur des faits réels. Une logique d’autant plus probante que cette interview motivée s’est déroulée à l’issue d’une avant-première publique, lors de la 31e édition du festival Cinémed de Montpellier. Homme sensible, auteur réactif, Xavier Giannoli est emblématique, de fait, de ce « cinéma du milieu » franco-français, à mi-chemin entre l’auteurisme et les films grand public.

Finalement, c’est une version d’A l’origine plus courte que celle montrée à Cannes qui sera projetée en salle, à partir du 11 novembre…

Oui, la version montrée à Cannes – qui sert souvent de projection-test – faisait 2h30. Là-bas, j’ai été très touché par l’accueil du public. Et… cela m’a donné confiance pour reconsidérer certaines choses en rentrant. Car j’ai une obsession au cinéma : la tension et le rythme. Or, l’histoire d’A l’origine est quand même incroyable à suivre. C’est une sorte de course-poursuite, celle d’un type qui n’en finit pas de chercher à rebondir. En rentrant du festival, j’ai donc eu envie, fort de ce bel accueil, d’une forme de radicalité. Je voulais commencer de façon plus sèche, plus abrupte. Car dans la version cannoise, il y avait des scènes où l’on voyait des choses de son passé. Là, j’ai choisi une ligne plus pure. Et puis, je me suis dit aussi qu’il y avait un travail d’humilité à faire. Il ne faut penser qu’au bien du film ! Ainsi, certaines scènes pour lesquelles on s’était battu finalement ne nous paraissaient plus si nécessaires… Étant associé à la production du film, j’avais de toute façon le final cut.

D’où vient l’idée de ce film qui vous obsède tant, et depuis tant d’années ?

Au départ… à l’origine si l’on peut dire, cela vient de la lecture d’un fait divers rédigé par un auteur que j’aime beaucoup, l’écrivain et journaliste Jean-Paul Dubois. C’était en 1996, et je me souviens qu’en le lisant, j’ai ressenti une incroyable excitation, comme une évidence en fait ! Avec l’histoire de cet homme, un escroc qui construit une autoroute au bout d’un champ en embarquant avec lui tout un village, je me suis dit que c’était tout ce que j’attends au cinéma. En fait, d’emblée j’ai été traversé par des images. Et puis je suis entré en contact avec le juge qui a instruit l’affaire, Laurent Léguevaque. Aujourd’hui, il n’est plus juge, il a accepté de me conseiller et même de jouer son propre rôle dans le film. Mais à l’époque, lorsque j’ai commencé à me renseigner sur cette affaire, il m’a rapporté la phrase que cet homme lui aurait dite au cours de l’instruction, pour justifier son geste : « pour la première fois de ma vie, j’ai été quelqu’un ». C’est cette phrase qui a tout déclenché en moi.

Cela vous a pris plus de dix ans, malgré tout, pour aboutir à ce film…

Oui, enfin entre temps, j’ai quand même réalisé trois longs métrages ! Donc, je fais ces films, j’ai un enfant… Et je décide de réécrire cette histoire. J’en fais un homme qui va échapper à la solitude qui l’enveloppe, à l’individualisme qui est le moteur de sa vie. Il va vivre une histoire d’amour et va alors chercher du sens à ce que peut être la vie. Parce qu’au début, hein, c’est un salopard ! Si l’on devait chercher une référence, disons – même si c’est écrasant bien sûr – que c’est un peu comme dans Gran Torino, un homme qui, pour la première fois de sa vie, va regarder dans le jardin d’à côté et qui va en être transformé.

Est-ce pour échapper au réalisme que vous êtes allé tourner dans le Nord, alors que le fait divers se passait dans la Sarthe ?

Oui, je suis allé tourner là-bas pour prendre de la distance avec la Sarthe. Mon cinéma n’est pas réaliste, et même s’il s’ancre dans un espace social très particulier, je ne voudrais pas que l’on parle de mon film comme d’un film social, à la Ken Loach. D’ailleurs, en choisissant le Nord, j’ai fui volontairement tous les clichés sociaux qui y sont rattachés. Moi, ce qui m’intéressait, c’était ce décor, très épuré. Qui avait comme un petit quelque chose du désert. Un peu à la façon d’un western en fait. Avec cet homme, étranger, qui arrive de nulle part dans cette ville… 95% de mes références sont américaines, vous savez ! Bien sûr, en même temps, on ne peut pas mentir avec ses origines… Mais bon, le western, ça rejoint cette idée du héros, comment il se modifie au cours de cette histoire, comment il modifie le monde aussi, même si ça n’est pas forcément un grand guerrier. Peu de films français traitent de ça, sauf le Prophète d’Audiard, par exemple….

Même si, on l’a bien compris, votre démarche est à l’opposé du documentaire, avez-vous rencontré, malgré tout, l’homme à… l’origine de cette escroquerie ? Avez-vous également rencontré ses victimes ?

Grâce au juge, qui m’a délivré un permis de visite, je suis allé le rencontrer plusieurs fois en prison. Rien à voir avec un escroc bavard qui brasse de l’air. Il m’a dit simplement qu’il avait fait ce qu’il avait à faire et, surtout, qu’il n’avait pas gagné d’argent sur le dos des autres. C’est vrai que, finalement, il a dépensé l’argent de l’escroquerie pour les aider, les gens de cette petite ville. En fait, il a été dépassé par son mensonge, et c’est ça qui était beau à filmer ! D’autant qu’il n’a pas essayé de prendre la fuite… Quant à ses victimes, ce qui est intéressant, c’est qu’aucune n’a porté plainte. Certaines ont même dit au juge, au cours de l’instruction, qu’ils l’aimaient bien ce type, qu’il leur avait appris un métier ! En fin de compte, seuls les institutionnels se sont portés partie civile, en fait… En tout cas, quand on est allé montrer le film dans la Sarthe, face aux personnes réelles, eh bien c’était très émouvant, parce-qu’ils nous ont tous dit : « vous avez fait honneur à notre histoire !» Ça m’a fait d’autant plus plaisir que cela rejoint effectivement mon idée du cinéma. À savoir que la fiction n’est pas la vérité, mais qu’elle la révèle.

Propos recueillis par Ariane Allard, dans le cadre du festival Cinemed de Montpellier.

 

Titre original : A l'origine

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Durée : 130 mn


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