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Entretien avec Xavier Beauvois

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Lumineux, fraternel, profond : « Des hommes et des dieux », le nouvel opus de Xavier Beauvois, a reçu un accueil enthousiaste – et le Grand prix du jury – en mai dernier sur la Croisette. Retour sur « le » film de la rentrée, alors qu’il sort en salle, via l’interview cannoise de son réalisateur.

Spirituel ? Oui, bien sûr. S’inspirant librement de la vie des moines cisterciens de Tibhirine en Algérie, de 1993 jusqu’à leur enlèvement, en 1996, Des hommes et des dieux, le nouvel opus de Xavier Beauvois, est nimbé d’une grâce à nulle autre pareille. Mais plus encore : si cette œuvre formidable d’épure fédère autant de gens et d’éloges – laïcs notamment –, c’est parce-qu’elle va bien au-delà du seul cadre religieux. Loin, très loin des controverses pénibles, sa force, ce sont ses hommes (ses moines) qui l’habitent, leurs principes moraux, leur dévouement à la population locale. Leur sens, intangible, de la fraternité.

Sur grand écran, le cinéaste français, récompensé par un Grand prix du jury à Cannes, en adopte simplement, pleinement le point de vue, impeccable, comme eux, d’humilité et d’amour. Idem lorsqu’au détour d’une conférence de presse sur la Croisette, alors que les festivaliers s’enthousiasmaient, il revenait, avec son humour tendre, inquiet, sur ce tournage hors norme. De mots clés en moments doux, Xavier Beauvois nous dit l’échange, l’accueil de l’autre. Des paroles à entendre, sinon à méditer…


Comment vous, le réalisateur de Nord ou du Petit lieutenant, êtes arrivé à cette histoire ?

« Un jour, le scénariste Etienne Comar (qui a notamment travaillé avec Laurent Bouhnik et Philippe Le Guay, ndlr) me téléphone et me dit qu’il a reçu le scénar d’un jeune type qui, éventuellement, pourrait m’intéresser. Il me l’envoie, je le lis, le trouve très beau, parce d’emblée il me parait aller au-delà de la religion. C’est seulement à ce moment-là qu’Etienne m’avoue qu’en fait, le scénario, eh bien… il est de lui ! Aussitôt, je me plonge dans la vie de ces frères de Tibhirine et je suis séduit. Je me laisse habiter par eux. Comme chacun, d’ailleurs ».

Il y a l’histoire, et puis il y a sa résonance dans le monde d’aujourd’hui, non ?

« Oui, il est rare, dans une société égoïste comme la nôtre, de voir des gens s’intéresser aux autres. Je crois que ce scénario tombait au bon moment. Dans une France où l’on veut sans arrêt monter les uns contre les autres, cette histoire, ça m’a fait du bien ! ».

La notion de fait-divers, puisque vous vous inspirez de l’histoire réelle des moines de Tibhirine, et la non-résolution, pour l’heure, de l’enquête liée à leur meurtre, ont-elles eu un impact sur votre film ?

« D’abord, l’enlèvement et le meurtre des sept moines français de Tibhirine, pour moi, ça n’est pas un fait divers, c’est un drame. Ensuite, a priori, je suis plutôt pour la version de la bavure avec l’armée algérienne, mais en réalité, on ne sait pas vraiment. L’identité des assassins, comme les circonstances exactes de leur mort, restent un mystère… Et mon film ne tranche pas… Là n’était pas la question, au fond ».

La question, c’était la morale, les principes de fraternité et de compassion qui guident ces hommes, non ? Est-ce la raison pour laquelle vous adoptez, vous aussi, une posture morale dans votre façon de les filmer ?

« J’ai fait une retraite monastique pour m’imprégner, comprendre un peu mieux. C’est là, sur place, que je me suis dit qu’il était hors de question de faire des travellings, des afféteries stylistiques pendant le tournage et ensuite à l’écran. Cette communauté est bâtie sur des principes moraux, à ma façon, je m’y suis tenu ».

Quel est votre rapport à la religion ?

« J’ai la moitié de mon cerveau qui ne croit en rien et l’autre qui croit en tout ! Mais, encore une fois, ce film, ça va au-delà de la religion. On parle d’hommes… »

Une chose très juste,  dans votre film dédié à l’écoute   l’harmonie aussi, via la musique , c’est sa lenteur…

« On vit dans une société où l’on est sommé d’aller vite. Mais moi, je me refuse à faire du Paul Greengrass (réalisateur de la saga Jason Bourne, ndlr) ! Je pense que les gens, les spectateurs sont intelligents de toute façon. Ils feront l’effort d’aller vers le film, vers son rythme différent. Quand même, on est dans un monastère ! Ces moines ont fait vœu de stabilité, en quelque sorte. Les offices rythment leurs jours, ce sont des horaires très différents des nôtres ».

Et le choix du Maroc, de ses paysages amples, somptueux, plutôt que l’Algérie où se trouve effectivement le monastère ?

« Je n’ai pas tourné au Maroc pour des raisons de sécurité, mais parce que j’en suis amoureux ! En plus, c’est un milliard de fois plus facile de tourner là-bas que de tourner dans une rue de Paris, par exemple ! En fait, tout le film a été placé sous le signe de la grâce ».

Propos recueillis à Cannes par Ariane Allard


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