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Un monde sans femmes

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Deuxième court-métrage de Guillaume Brac, « Un monde sans femmes » est la plus belle surprise de ce début d’année.

Attendons-nous à entendre beaucoup parler de Vincent Macaigne. Grand comédien et metteur en scène de théâtre, on lui doit Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, où il revisitait furieusement le Hamlet de Shakespeare, chavirant Avignon et Chaillot l’an passé. Au cinéma, on l’a aperçu, mais pas tellement reconnu, dans Un été brûlant, De la guerre et 24 mesures, entre autres. Il s’appelle Vincent Macaigne, donc, et il est génial. Voilà qui est dit. Proche ami de Guillaume Brac, le réalisateur lui a confié le premier rôle de ses deux premiers films, Un monde sans femmes et Le naufragé, présentés ensemble pour l’exploitation en salle. Ce rôle, c’est celui de Sylvain, l’un des personnages les plus attachants depuis des lustres.

Sylvain a une trentaine d’années, on ne sait pas bien ce qu’il fait dans la vie, si ce n’est qu’il s’ennuie assez et qu’il aime bien aider les gens. Dans Le naufragé, il héberge Luc, un cycliste parisien contraint de passer la nuit dans un bled picard suite à une succession d’incidents avec son vélo. Conflits capitale-province, mépris du citadin pour les petites gens ; le court-métrage diffuse le charme d’un film à saynètes, peinture habile d’une France divisée entre villes et campagne, fine alliance de burlesque et de représentation du quotidien. Surtout, il fait office aujourd’hui de prologue à Un monde sans femmes. Tournés à un an d’intervalles, les deux se répondent et se complètent, et lorsque commence le presque-long métrage (une heure à peine), on est déjà impatient de retrouver Sylvain, première magie d’un film presque entièrement fait de petits miracles.

Le monde sans femmes de Guillaume Brac, c’est Ault, station balnéaire de la côte picarde, où il a tourné ses deux films. Sans femme, en tout cas pas de celles qu’on pourrait rencontrer, avec qui on pourrait lier des amitiés, qu’on pourrait aimer. Mais c’est l’été, et Patricia et Juliette (Constance Rousseau, qu’on aime bien depuis Tout est pardonné) viennent y tromper l’ennui de la dernière semaine d’août. Séduisantes l’une et l’autre, elles pourraient être soeurs, on apprendra vite qu’elles sont mère et fille. En leur remettant les clefs de l’appartement de location, Sylvain va se prendre d’affection pour elles, et s’échapper quelques jours d’une vie désespérément solitaire. La solitude, le vide social sont au centre du Naufragé et d’Un monde sans femmes, sans jamais asphyxier un programme parfois grave, mais lumineux.

Ce qui intéresse Brac, c’est l’instant. Qu’il filme une soirée en boîte de nuit, une séance improvisée de jeux de mimes, une discussion entre Sylvain et la tenancière d’un bar, il n’a de cesse de poursuivre l’éclosion d’un moment unique, qu’on n’attendait pas et qui ne sera plus une fois terminé. Un monde sans femmes est ainsi fait tout entier de ruptures, de contrastes au sein d’une même scène, qui font naître l’émotion dans les situations les plus improbables. Quand Sylvain, qui ne porte que des chemises à carreaux, se met à s’habiller uniquement de polos après que Patricia lui ait dit que cela lui va bien, c’est aussi triste que drôlatique, et illustre bien le décalage social d’un personnage qui est dans la vie mais un peu à côté de sa vie. Et si Un monde sans femmes a bien un côté naturaliste, où rien ne vient jamais tuer l’impression d’être dans le réel, au côté même des gens, c’est pour mieux s’offrir des embardées hors du quotidien.

C’est la plus belle ligne directrice d’un film bien plus mélancolique qu’il n’y parait ; qui sait l’avant et l’après, intègre parfaitement le réel et le fantasme, saisit le présent et le retour à la normale à la fin d’une parenthèse enchantée. Brac cites volontiers Rozier ou Pialat ; on pense évidemment à Rohmer, pour le côté film de vacances, pour la simplicité, pour l’amour d’un cinéma accessible. Un monde sans femmes est drôle, tendre et bienveillant. Guillaume Brac en a paraît-il fini avec Sylvain, mais pas avec Vincent Macaigne. Vivement la suite.

Titre original : Un monde sans femmes

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Durée : 93 mn


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