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Tu ne tueras point

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La Passion du Christ selon Mel Gibson, ou l’apologie d’une déresponsabilisation.

Auréolé du label « fait réel » brandi tel un étendard, Tu ne tueras point est l’histoire d’une conviction toute entière contenue dans le commandement du titre, une parole d’essence divine incarnée en la personne de Desmond Doss, jeune américain pris dans la tourmente de la Seconde Guerre Mondiale, et qui s’enrôle dans l’armée en refusant de porter une arme. Mel Gibson réinjecte en premier lieu cette anomalie dans le sillon tracé par Stanley Kubrick et son Full Metal Jacket (1987), en se focalisant sur l’initiation des recrues avant le départ pour le champ de bataille. Le film repose alors sur un paradoxe a priori intenable : comment une conception pacifiste ou, pour être plus précis, non-violente, peut-elle résister à l’épreuve d’un engagement guerrier ? Cette tension entre idée et réalité constitue l’enjeu de la première moitié du récit, où notre jeune héros se retrouve pris en porte-à-faux vis-à-vis des valeurs de sa patrie, alors même qu’il obéit à un précepte chrétien – la religion étant, on le sait, un des fondements identitaires de la nation américaine. Devenu bouc émissaire de ses compagnons d’unité comme de ses supérieurs, Doss ira jusqu’à manquer son mariage et mettre en jeu sa liberté pour conserver son intégrité. Sur ce canevas limpide se brode un premier acte archétypal mais savoureux, quoique parfois grossier (Gibson ne résiste pas à l’explication psychologique fumeuse, à base de traumatisme originel et de révélation morale).

 


Entre trahison
et intégrité

En contant le parcours de ce jeune homme fluet tout entier porté par une idée, résistant aux railleries et dangers pour se voir in fine sacralisé en symbole de la nation, le réalisateur de Braveheart (1995) affiche ce besoin de réactiver, à l’heure des super-héros et autres franchises de cinéma d’action qui semblent devoir ne plus finir, une figure héroïque qui ne soit ni surhumaine, ni liée au mythe d’une gloire vieillissante. Bien que légitime, cette démarche s’exerce dans les faits aux dépens de toute autre considération. Aussi la guerre, lieu privilégié de la seconde partie du film, se voit réduite à un simple contexte, un milieu hostile interchangeable, prétexte au suivi d’une trajectoire homérique confortablement tracée. Seulement, le récit tout entier navigue autour d’un impensé problématique. Passée l’intransigeance de sa conduite morale, Doss reste une personnalité contradictoire : s’il refuse de tuer, il ne remet pas tant en cause la violence qu’il s’en absout en ne la pratiquant pas, ce qui ne le rend pas moins complice. De fait, n’est-il pas permis d’identifier une certaine hypocrisie dans cette volonté apparemment altruiste de « recoller les morceaux d’un monde qui se déchire » (dixit, en substance, le héros) sans contester la violence en tant que telle ? L’ouverture d’esprit du protagoniste (il soigne un japonais, et en évacue par ouïe dire deux autres du champ de bataille) apparaît aussitôt comme un leurre, tant Gibson s’échine à gommer soigneusement ces petites aspérités, les reléguant de manière significative à la plus totale inconséquence. Et son héros de muer inexorablement, au cours de la seconde moitié du film, du statut de puissance incorruptible, à celui de simple fonction inféodée à la logique de l’action.

De manière générale, Tu ne tueras point, en retard de plus d’un demi-siècle par la vision du monde qu’il exhale, relève d’une irresponsabilité crasse. Un classique comme Aventures en Birmanie (1945) avait de quoi exaspérer par le contenu propagandiste de certaines séquences, mais le travail de Raoul Walsh brillait par l’intense épure de son trait : l’ennemi était filmé comme une figure abstraite, sans visage ni contour, l’action étant de son côté principalement réduite à des effets de suggestion. Sous la caméra de Gibson, le camp adverse s’assimile à une somme de pantins désarticulés et de visages grimaçants, d’affligeants rictus d’horreur gouvernés par une même pulsion de mort (le hara-kiri du haut gradé japonais, mis en parallèle avec le héros blessé luttant pour sa vie) et ne s’embarrassant d’aucun code moral (la séquence du drapeau blanc, dont l’ineptie confine au grotesque).

Avec le récent American Sniper (2015) – que mon confrère, dans son article, aborde sous un autre angle –, Clint Eastwood épousait froidement le point de vue d’un soldat devenu une machine à tuer, et, par là même, dressait un portrait de l’Amérique et de ses contradictions inhérentes – une image diffractée, plurielle, in fine préservée dans un rêve d’unité qui ne laissait pas dupe. Le film était fondamentalement ambigu, dérangeant, passionnant. Tu ne tueras point agit comme son exact pendant, tant il s’astreint à construire une représentation lisse et univoque, au premier degré pleinement assumée. Parce qu’il témoigne d’une croyance absolue en l’image – c’est probablement ici que se départageront adeptes et détracteurs – et en l’idéologie qu’elle véhicule, le cinéaste ne se trouve jamais dans une position d’observation ou de questionnement, écrasant tout ce qu’il filme sous le sceau d’une vision autoritaire et peu encline à s’embarrasser de quelque éthique. L’oeuvre a la clarté de l’évidence pour elle, ce qui en rend d’autant peu aisée l’analyse : la laideur des intentions et des idées est si transparente, qu’on jurerait, en vain, qu’il y a quelque chose derrière.

 

Regarde les hommes tomber

Rarement un film n’aura été le lieu d’une inadéquation aussi totale entre le propos revendiqué et la forme choisie, Gibson se conformant approximativement à la lettre pour mieux trahir l’esprit. Tu ne tueras point se pare jusque dans son titre d’alibis trop voyants pour être honnêtes (rappelons que le propos est censé reposer sur un rapport traumatique à la violence, et la conviction qui en découle), tout en s’adonnant aux pires travers esthétiques, comme si le sujet pouvait excuser la manière. En donnant tout à voir – mises à mort spectaculaires et autres blessures riches en hémoglobine – sans travail de durée ni d’incarnation, le long métrage normalise une violence devenue simple prétexte à une avalanche gore. Sa logique est celle de l’accumulation d’effets : de tous les sévices montrés, rien ne perdure au-delà de l’immédiateté du choc. Chaque image efface la précédente, en autant d’instantanés de corps souffrants, suppliciés, déformés, finalement réduits à des objets de sidération purement superficiels.

Mais Gibson ne s’arrête pas là : en une dynamique proprement incohérente, sa mise en scène glorifie, à grands renforts de ralentis et de musique emphatique, un homme qui disait – l’intéressé lui-même s’en porte garant, images d’archives à l’appui – se contenter d’un sourire comme seul témoignage de reconnaissance. Le fond de la démarche est plus que douteux, en tant qu’il consiste à se repaître d’une humilité pour la renverser en pur argument de spectacle. De manière générale, cette instrumentalisation du héros n’est pas innocente, dans la mesure où le cœur du film, son entreprise véritable, réside en un processus de légitimation : Desmond Doss incarne cette bonne conscience d’une Amérique qui a toujours eu besoin de valeurs pour justifier ses actions, et de la foi pour supporter sa violence. Involontairement, Tu ne tueras point donne à penser cet accouplement monstrueux des extrêmes, où le bien n’est finalement rien d’autre que la caution d’un mal qu’il entend résorber et, ce faisant, contribue à légitimer.

Par l’indigence de ses partis pris, le cinéaste finit peut-être par mettre le doigt sur la véritable nature d’un personnage qui, par-delà tout le décorum altruiste, reste un individualiste forcené. D’une telle conduite, jamais Gibson n’explore la part d’ombre, les limites, ou la dynamique vitaliste, trop préoccupé par l’adhésion facile du spectateur, et en cela à mille lieues d’un destin semblablement mythifié comme celui du Rebelle (King Vidor, 1949), qui puisait dans ses ambiguïtés et son refus total des compromis une ardeur étourdissante et, ce faisant, une insolente puissance de fascination. Rien de tel ici, et pourtant, sous le baume des apparences, l’enjeu consiste moins à sauver des vies réduites à l’état de simples fonctions, qu’à préserver son âme : en témoigne l’ultime plan du film, où Doss se voit littéralement consacré en surhomme. Cette image christique d’un corps souriant sur son brancard, suspendu au-dessus du vide, en surplomb de la misère et du chaos des hommes, est particulièrement transparente quant à la démarche réelle qui sous-tend Tu ne tueras point : des brimades encaissées en silence à la haie d’honneur finale, la trajectoire de Doss n’aura consisté qu’à tout écraser sous le poids de sa condition héroïque. De ce point de vue, on saura gré au cinéaste de se libérer enfin des prétextes en osant aller au bout de son idée : le film ne s’achève pas sur la réunion familiale attendue, mais sur son héros niant le monde, les yeux rivés vers le ciel, avec sa propre légende pour unique horizon.

Titre original : Hacksaw Ridge

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Durée : 131 mn


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