Sentinelle (Sortie sur PRIME VIDEO)

Article écrit par

Shane Black et « Bad Boys », relus par Jonathan Cohen et un scénariste de « Platane ».

Une bande originale pas si hors-sol : On retrouve le groupe Lindigo dans les musiques additionnelles.

Si l’industrie audiovisuelle de l’île intense continue à se développer comme elle le fait, le public finira par apprendre qu’il existe deux types de cinéma réunionnais. D’un côté, le cinéma créole réunionnais. De l’autre, le cinéma franco-réunionnais, au final, un cinéma franco-français, puisque le territoire fait bien partie du pays du général Gallieni. Le premier est une catégorie esthétique et sociopolitique de films qui s’intéressent au devenir de l’île et ses habitants : la langue créole, le maloya, les rougails, les mésententes générationnelles et les cases en bois sous tôle. Pour faire un film créole réunionnais, on est pas tenus d’être créole : le cinéaste métropolitain Emmanuel Parraud a ainsi pu réaliser deux films très justes sur le mystique réunionnais, Sac La Mort et Maudit !. Le second est peut-être un peu plus épars. C’est un cinéma de « zorey », de touristes. La Réunion y sera utilisée comme plateau de tournage, ou, pour citer l’agence du film du département, comme « studio à ciel ouvert ». On emploiera parfois ses coins et recoins pour faire figurer d’autres pays : le Nigéria dans Disco Boy et Hawaii dans… et bien, Hawaii, de Mélissa Drigeard. Il arrive qu’on y tourne des films de vacances : Larguées, avec Miou-Miou et deux Camilles bien connues (Cottin et Chamoux). Occasionnellement, le cinéma franco-réunionnais produit des chefs d’œuvres de romantisme, enfants d’artistes qui ont fait date dans le septième art : La Sirène du Mississipi, de François Truffaut, avec Belmondo et Deneuve. Sur un spectre, qui contient tous ces longs-métrages, ainsi que Jack Mimoun et les Secrets de Val Verde, comédie de et avec Malik Bentalha, où se situe Sentinelle, nouveau-né de la plateforme Amazon Prime ? Près de Jack Mimoun, naturellement.

Rémi Morisset (la star émergeante de cette année, Raphaël Quenard) et François Sentinelle (le nouveau messie et le nouveau Messi de la comédie, Jonathan Cohen) forment un duo « bon flic, flic déjanté » à la PJ de Saint-Denis. L’un est une espèce de surdoué des forces de l’ordre, compétent et attentif, l’autre est une caricature, moustache et mulet inclus, de sous-marques de Magnum ou de Starsky & Hutch. On y ajoute une pincée de David Hasselhoff : Sentinelle est aussi chanteur, expert en roulements de mécaniques et surtout préoccupé par la création de son prochain clip (celui-ci est sorti sur la chaine YouTube d’Amazon pendant la promotion du film. Rendons à César ce qui lui appartient : la vidéo est très drôle, et la chanson est un excellent réquisitoire des talents de Cohen, qui a décidément beaucoup, beaucoup d’intelligence pour la bêtise). Alors que les régionales approchent, un groupuscule indépendantiste créole décide de frapper fort et kidnappe le mari (Gustave Kervern, qu’on aura connu plus fin qu’en zozo bisexuel) de la présidente sortante, issue d’une puissante famille groblan (l’équivalent des békés des Antilles).

Le temps est compté, pour Sentinelle : à la fois pour résoudre cette enquête, qui cache peut-être un complot plus retors, et pour assurer la sortie de son nouvel album de variété « plage + cocktails ». En attendant, le public réunionnais remarquera deux choses : d’une, que les indépendantistes du film sont beaucoup plus musclés que leurs homologues du monde réel. Les nôtres sont des polémistes beaucoup plus maladroits qu’ils ne sont radicaux, et ils grattent à peine 2% des voies à chaque élection où ils se présentent. De deux, que Sentinelle est en poste depuis au moins 20 ans sur l’île. C’est peut-être une blague d’initié : cela expliquerait les maladresses rocambolesques dans des affaires comme celle de Juliano Verbard.

Une scène de fistfight presque impressionnante avec les frères Virginius, cascadeurs originaires de l’île.

Nous ne donnerons pas ici un cours de géographie. Les remarques sur les plans de coupe, qui nous font passer en un cut des reliefs du sud à ceux de l’ouest, ne sont à réserver qu’aux ultras de l’image filmée en drone. En revanche, les faux-raccords dans le mouvement sont plus dérangeants. Quand le bras d’un personnage passe du niveau de son menton, au niveau de ses oreilles, par exemple, c’est une gaffe qui se voit, et cela laisse à penser que le tournage a été fait de façon un rien expéditive, sans que tous les soins nécessaires y soient apportés. C’est récurrent, et c’est d’autant plus dommageable que le long-métrage contient des scènes de combat : ces fautes amenuisent des chorégraphies qui n’ont déjà pas but à être novatrices. Certaines séquences des séries La Flamme et Le Flambeau, aussi avec Cohen, comportent également des petites erreurs. C’est le prix à payer pour le tempo improvisé des performances de l’acteur. Mais ces œuvres sont facilement pardonnables, car il s’agit d’expériences humoristiques absolument hécatonchirales. Qu’en-est-il de Sentinelle ? Il y a à boire et à manger.

Cohen est fidèle à lui-même, c’est-à-dire qu’il est génial. Il a la capacité de ressusciter, et de remettre au goût du jour une recette qu’on a un peu moins vu, au cinéma, depuis l’essor d’Apatow. C’est la recette de l’homme-enfant, pétulant mais sincère : Will Ferrell, Steve Carell, Ben Stiller (à qui Cohen a pris le concept de La Flamme). Quenard est moins convaincant que d’habitude. On l’a connu moins flaccide. Ce n’est pas parce qu’il est drôle dans un premier rôle qu’il le sera dans une distribution d’ensemble. C’est un comédien très en force : il doit s’approprier le récit, sans quoi on sent qu’il n’est pas à sa place, qu’il danse au rythme de quelqu’un d’autre. Ramzy Bedia, présent quelques scènes dans le rôle du patron du label de Sentinelle, n’a plus de preuves à faire : c’est l’un de ces comédiens de stand-up qui a parfaitement su se montrer à la hauteur des défis qu’on lui a opposé dans la suite de sa carrière. C’est un acteur à l’aise, qui ajoute toujours sa patte. Enfin, Laurent Evuort-Orlandi (« Sorcier », le chef indépendantiste) est une très belle découverte ! Danseur de formation, il est peu apparu à l’écran, beaucoup plus à la scène : Shakespeare, Homère, formes plus libres au Théâtre 13, il est aussi éclectique que son CV invite à le croire. Il est menaçant quand il faut l’être, et a un bon timing comique quand il faut l’avoir. On sent qu’il s’est vite approprié le dialecte Cohenien. Il a, en plus, fait l’effort d’étudier les répliques et les danses créoles qu’il allait devoir livrer. On sait qu’il n’est pas Réunionnais, car son accent n’est pas parfait, mais il en sort avec l’honneur sauf. C’est l’essentiel.

Malgré une réalisation caduque, et malgré certaines fautes de goût, dont les effusions de sang rajoutées par ordinateur, Sentinelle est une comédie honnête, qui nous fait globalement passer le type de bon moment que sa case sur Prime Video annonce. Il ne pourra pas satisfaire les militants les plus créolisants d’entre nous, mais en tant que produit estampillé « JoCo », il demeure une bonne plateforme, très conductible à ce que qui en cherche, obtienne son fix de comédie française. Et, pendant que le cinéma réunionnais est encore jeune, Sentinelle s’inscrit sans doute dans le top 10 des meilleurs films réalisés sur l’île.

Pour qui sera curieux d’en voir plus, on peut conseiller Zamal Paradise, fresque jouissive et juvénile réalisée par un rappeur, ou Blaké, dialogue socratique énervé entre deux gardiens de parking qui ont l’impression de ne plus exister. Enfin, on mentionnera le court-métrage Les Racines ardentes (à mi-chemin entre les deux types de cinéma réunionnais), réalisé par Camélia Jordana à l’initiative de l’organisme ADAMI. Aymerick Moucouveia, figurant dans Sentinelle, y tient un rôle plus substantif.

Lire aussi

Journal intime

Journal intime

Adapté librement du roman de Vasco Pratolini, « Cronaca familiare » (chronique familiale), « Journal intime » est considéré à juste titre par la critique comme le chef d’œuvre superlatif de Zurlini. Par une purge émotionnelle, le cinéaste par excellence du sentiment rentré décante une relation fraternelle et en crève l’abcès mortifère.

Été violent

Été violent

« Eté violent » est le fruit d’une maturité filmique. Affublé d’une réputation de cinéaste difficilement malléable, Zurlini traverse des périodes tempétueuses où son travail n’est pas reconnu à sa juste valeur. Cet été
violent est le produit d’un hiatus de trois ans. Le film traite d’une année-charnière qui voit la chute du fascisme tandis que les bouleversements socio-politiques qui s’ensuivent dans la péninsule transalpine condensent une imagerie qui fait sa richesse.

Le Désert des tartares

Le Désert des tartares

Antithèse du drame épique dans son refus du spectaculaire, « Le désert des Tartares » apparaît comme une œuvre à combustion lente, chant du cygne de Valerio Zurlini dans son adaptation du roman éponyme de Dino Buzzati. Mélodrame de l’étiquette militaire, le film offre un écrin visuel grandiose à la lancinante déshumanisation qui s’y joue ; donnant corps à l’abstraction surréaliste de Buzzati.

Les Jeunes filles de San Frediano

Les Jeunes filles de San Frediano

Ce tout premier opus de Valerio Zurlini apparaît comme une bluette sentimentale. Clairement apparentée au “néo-réalisme rose”, la pochade, adaptant librement un roman de Vasco Tropolini, brosse le portrait d’un coureur de jupons invétéré, Andréa Sernesi, alias Bob (Antonio Cifariello).