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Sa Majesté Minor

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Au commencement était le verbe… et le phallus ! Telle pourrait être la maxime de ce dixième long métrage du maître queue Jean Jacques Annaud. Revenu de son aphasie cinématographique d’Outre Atlantique, notre faiseur d’adaptation inadaptable (l’Amant !) franchit de nouveau les frontières de l’envie, entre pulsions et rêveries, pour reconquérir les plateaux d’un cinéma […]

Au commencement était le verbe… et le phallus !

Telle pourrait être la maxime de ce dixième long métrage du maître queue Jean Jacques Annaud. Revenu de son aphasie cinématographique d’Outre Atlantique, notre faiseur d’adaptation inadaptable (l’Amant !) franchit de nouveau les frontières de l’envie, entre pulsions et rêveries, pour reconquérir les plateaux d’un cinéma riche, foisonnant, parfois excessif artistiquement, pour ne pas dire « limite » visuellement, mais peut être salutaire à la seule vue d’une production hexagonale qui reste encore moribonde. Le rafraîchissement des sens de cet ovni en celluloïd (vous verrez lorsqu’ il atterrira dans votre prairie intime) impose le déplacement, même s’il n’est pas ce chef d’œuvre cruellement désiré !

Reprenant à son compte une période de l’histoire qu’il vénère, le cinéaste fait de son Minor une étrangeté visuelle qu’il plonge dans une époque, dit-il, bien plus lointaine que celle narrée par Homère, au cœur d’un village païen sur une île perdue en mer Egée. C’est là que vit Minor, mi-cochon, mi-homme (la place des mots à son importance) avec sa mère la truie dans la bauge du village. Alors qu’il est motivé par des instincts de bête avide de copulation en tous genre, il se réveille un beau matin avec le don de la parole. Surpris de ce « miracle divin », mais toujours avide de copulation en tous genre, il devient roi au grand désespoir des villageois.

Fable hédoniste à l’insolence païenne qui oscille étrangement entre le détachement assumé (signe d’un temps ou la valeur de la preuve n’est plus à l’ordre du jour) et la tendresse revendiquée, celle-ci se transforme par moment en un récit gentiment provocateur, cocasse et léger, le tout saupoudré de romantisme sacrificiel en guise de conclusion. C’est incongru, risqué car onirique, mais jamais vraiment scabreux. Conteur né, Jean Jacques Annaud explose les convenances, s’aventure sur des pentes escarpées dans une ode à la sexualité libérée, nous sert une prose remarquable de précision et de sous-entendus évocateurs, enfile les scènes aux situations improbables, caresse autant la poésie que la grivoiserie, mais réussit malgré tout à réinventer son cinéma. Si la tâche est rude, la vision n’en sera plus que stimulante (pour certains car les autres…), les questions soulevées seront sans réponses et les justifications à mettre sur le dos du plaisir, uniquement. Jeunesse retrouvée d’un artiste sans frontières, son plaisir, même bordélique et vain, est de produire de la satisfaction instantanée en faisant du premier degré de potache le responsable de cette étrangeté artistique, certes bouffonne mais néanmoins croustillante. Entre le Mocky soignant son écriture et ses acteurs, le Pasolini adaptant miraculeusement bien les contes des Mille et une nuits, les films de bidasse intégrale et l’époque libertaire très seventies, Sa Majesté Minor est un concentré loufoque des pulsions profondes du cinéaste.

S’il n’est pas exempt de quelques défauts (redondance de certaines scènes, force du propos), ce film à la saveur particulière offre une liberté décomplexée d’un temps sans moral où le sexe se retrouve autant dans la nature, qu’elle est cette nature, certes frivole, mais aussi intrépide, irrationnelle, irrépressible… et qui libère dans un chant passionnel les accents d’un vice délectable qui se veut aussi prolifique que les mamelles de la truie Mauricette. Cette nature, Jean Jacques Annaud l’a souvent montrée, des bêtes de L’Ours aux Deux frères, en passant par les scènes torrides d’accouplement de la Guerre du feu, du Nom de la rose, de Stalingrad et de L’Amant. Dans Sa Majesté Minor, le cinéaste fait la jonction entre la bête et l’homme (lui préférant à coup sur la bête, mais pour des raisons plus complexes qu’il n’y paraît), entre la nature et le sexe, ce qui, par effet de collusion directe anoblie les frontières et offre à la Nature un superbe cadeau, celui de baiser aux quatre vents, par devant, par derrière, à plusieurs, sur un arbre et pour le plus grand bien de nos mirettes ébaubies. Au travers ces jeux de séduction qui se concluent par moult galipettes, Minor le cochon n’est pas vraiment différent de Minor l’humain. Si le premier n’arrive pas à concrétiser son penchant pour la « chose », l’autre utilisera son nouveau don pour consommer le fruit « juteux » de ces années d’attente. La bête est et restera, mais Annaud ne tirant jamais pour rien, glisse entre deux tirades endiablées d’un Jean-luc Bideau incroyable, l’idée selon laquelle l’homme romantique doit périr car bien incapable de profiter du luxe qu’offre la nature. Ce Minor n’est donc pas une histoire de « cul » au sens premier du terme, car croquer le fruit de mère nature ne peut en aucun cas se réduire aux seuls pratiques sexuelles qui égratignent notre rapport à la réalité. L’onirisme sert alors de contrepoint à cette déferlante d’envie et nous plonge avec allégresse dans l’univers du réalisateur.

Minor homme se fait alors le champion de la baise intégrale, dans un numéro magistral que seul José Garcia pouvait nous gratifier. Mais cette jouissance par l’envie ne serait rien sans le personnage ô combien savoureux du Satyre, interprété quant à lui par un Vincent Cassel tout en fougue. Si leur première rencontre s’achève par une sodomie en bonne et dû forme, Satyre assouvissant son appétit démesuré sur Minor, il deviendra par la suite une sorte de « conseiller es sexe » faisant de la jouissance la reine toute catégorie du but à atteindre dans l’existence. Le propos est mince mais le spectacle vraiment stimulant. Si la «sucrerie», après une mise en bouche aux délices coupables n’est pas aussi savoureuse par la suite, elle s’explique par une mise en scène trop conforme qui n’arrive jamais à dépasser ce qu’elle est censée représenter. Ce manque d’aération est sans doute la faute d’une rythmique interne soutenant les personnages, plus que l’histoire à proprement parler. Jamais vraiment emballant, ni totalement ennuyeux, sa Majesté Minor se regarde entre plaisir et lassitude.

Du coup Sa Majesté Minor risque de subir les foudres de nombreuses plumes prêtent à inscrire en lettres indélébiles la niaiserie d’une histoire bancale à la limite du grotesque. Pourtant ce qu’il faut retenir c’est l’amusement général qui s’en dégage et l’incroyable talent du monsieur à réussir in extremis des scènes vouées à l’échec pour construire un métrage, certes mineur pour l’homme du Nom de la rose, mais cohérent dans son œuvre cinématographique.

Enfin, n’est-il pas heureux dans un monde de plus en plus normé, contrôlé, entre interdits et précautions en tous genre, qu’un cinéaste s’attache à montrer de lubriques desseins, servis par de coupables mensonges, entre duperies et trahisons et cela pour le seul plaisir de la fesse ?

Titre original : Sa majesté Minor

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Durée : 100 mn


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