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Rocks

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« Rocks » ou comment faire d’une pierre deux coups.

Es-tu heureuse ?

À l’heure du ras-le-bol généralisé sur le traitement de la classe populaire, de l’incompréhension du racisme banalisé qui étouffe les personnes de couleurs et de la fameuse égalité que les femmes demandent encore et toujours, Sarah Gravon a choisi de revenir avec Rocks, film sur une jeune adolescente de quartier contrainte de s’occuper d’elle et de son petit frère lorsque sa mère, visiblement instable, disparaît une fois de trop. Certes, la réalisatrice s’attache depuis le début de sa carrière à mettre à l’honneur la gente féminine, ses deux premiers films s’intéressaient aussi à des destins de femmes : le premier mettait en lumière une immigrée du Bengladesh débarquée en plein Londres (Rendez-vous à Brick Lane en 2007) et le second portait sur les historiques suffragettes dans le métrage du même nom sortit en 2015. Pourtant Rocks est, outre le hasard du calendrier, intéressant aussi bien par son histoire que par sa réalisation. En effet Gavron et les deux scénaristes avec lesquelles elle a travaillées, Theresa Ikoko et Claire Wilson, se sont attachées à proposer un film collaboratif avec un casting de jeunes filles non professionnelles et une équipe entièrement féminine. Nous proposant un film fait pour et par des femmes.

 

Rocks, notre héroïne, est une adolescente qui habite avec son petit frère de sept ans Emmanuel dans l’une des nombreuses barres d’immeubles de l’immense Londres. La capitale, qui est connue pour être un gigantesque bassin cosmopolite, est une toile de fond parfaite pour l’histoire. Unique sujet des plans de coupe qui viennent diviser et organiser les différentes scènes à la manière d’une page qu’on tourne lors d’un changement de chapitre. La ville l’entoure jusqu’à donner parfois l’impression de l’engloutir avec sa foule ou la hauteur de ses immeubles qui suivent l’actrice en permanence. Londres est une ville qui ne s’arrête jamais. Rocks désormais sans mère est donc livrée à elle-même dans cette immensité. Et si, bien évidement, elle est entourée d’une bande de camarades d’école, sa solitude n’en est que plus frappante. À la manière d’un documentaire la caméra se veut neutre et se concentre quasi exclusivement sur les expressions de visage de Bukki Brakai (l’interprète de Rocks), accompagnant l’actrice de ses rires à ses larmes. Tout comme le son, ou plutôt le bruit, qui dans le métrage est presque un personnage à lui seul. Le bruit est constant, déjà car le milieu urbain occupe une présence sonore non négligeable, que ce soit par son trafic, sa musique ou ses habitants. Ses amies, quant à elles, parlent fort, crient, rigolent, et la cacophonie de sons forme un bruit ambiant aux airs d’acouphènes. Transformant les rares moments de silence en moyen de souligner avec intelligence le drame de certaines prises de conscience de Rocks. Alourdissant plus encore le poids qui pèse sur ses épaules.

Le destin de Rocks n’est pas une histoire fantasque dont l’unique but est d’émouvoir le public, non. Le destin de Rocks est celui de milliers d’autres jeunes partout dans le monde chaque année. Et malgré cela le film n’apparaît ni comme une dénonciation ni comme un appel à l’aide. Au contraire, il se pose comme une fenêtre sur une réalité que l’on a le choix de regarder. Le montage presque contemplatif, malgré le drame qui se joue, en fait un objet cinématographique qui est intéressant à visionner. Par sa conception, Sarah Gavron a construit cette œuvre un projet qui doit être regardé comme tel. Le choix d’un film collaboratif n’est jamais anodin et cela demande, d’une part, une préparation en amont non négligeable, d’autre part une implication totale de l’ensemble de l’équipe. C’est ce qui permet de donner la parole à celles qui font le film, offrant ainsi un processus créatif en évolution perpétuelle qui s’adapte à ses actrices pour coller au mieux à leur réalité. Cette notion de « cinéma vérité » chère notamment à une réalisatrice comme Agnès Varda – que Gavron ne se cache pas d’apprécier ; met en lumière un des points les plus importants du film : l’inclusivité.

 

 

Comment peux-tu ne pas le savoir ?

Si le terme « inclusif » fait grincer des dents certains, c’est pourtant le symbole d’une égalité dont le cinéma manque cruellement aujourd’hui. Une égalité de représentation inexistante si l’on prend le temps de regarder les films qui sortent chaque semaine et dans lesquels on retrouve toujours les mêmes archétypes épuisés qui ne parlent au final qu’à une minorité de spectateurs. Rocks est un film inclusif, non pas car il en a besoin pour se vendre, mais parce qu’il a été fait pour des personnes en sous représentation. Il montre des jeunes filles de couleurs, de croyances et d’origines différentes, le scénario ayant été adapté pour coller à leur parole et non à notre projection de leur condition. Ici le but n’est pas de culpabiliser mais de chercher à mettre en lumière certaines situations. Rocks ne diabolise ni les personnes avec des troubles mentaux, ni les jeunes de quartier, au contraire il s’attache à les représenter pour ce qu’ils sont : des êtres humains. En cette rentrée et dans ce climat de tension, le dernier film de Sarah Gavron permet de donner de la visibilité, ce qui manque cruellement dans le cinéma actuel.

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Durée : 93 mn


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