Select Page

Rimini : le demi-siècle de La Dolce Vita

Article écrit par

Comme chaque fois que je reviens de Rimini après le congrès que la fondation Federico Fellini organise chaque année autour d´un thème fédérateur, je me sens un peu mélancolique et quelque peu frustré car rien ne nous rendra ce magicien…

Triste aussi parce que le cinéma de Fellini, qui a marqué tant d’esprits de son époque, ne trouve plus que très peu d’écho chez la jeunesse actuelle. En effet, très peu de jeunes dans les travées du théâtre degli Atti où ont lieu les conférences, hormis ces élèves que des professeurs intrépides emmènent pour qu’ils se nourrissent de l’œuvre du maître local. Cette année, il s’agissait de deux journées de conférences autour des cinquante ans de La Dolce Vita. Prêtre, psychanalyste, scénariste, historien du cinéma, linguiste, nièce du Maestro, acteur, assistant, tous ont été convoqués pour apporter leur pierre interprétative à une œuvre qui semble ouverte à l’infini. On n’en finira jamais d’analyser Fellini tellement ses racines sont profondes et universelles. On attendait avec impatience la présence et l’intervention d’Andrei Konchalovsky sur l’influence de La Dolce Vita en ex-Union Soviétique, malheureusement il en a été empêché en raison de la grève des pilotes d’Air France. Les séances présidées un jour par Vittorio Boarini, le président de la Fondation, et un autre jour par le célèbre Tullio Kezich, biographe officiel de Federico Fellini, récompensé l’année dernière pour son magnifique livre sur il Maestro paru chez Gallimard [voir ici ], et à l’initiative de la publication du livre des rêves chez Flammarion.

 

Cette grève des pilotes commencée juste au début du congrès a failli placer une grande partie des participants dans une sorte de situation à la Kafka que Fellini aimait tant, et nous mettre tous dans le même bateau tel celui du magnifique E la nave va. D’ailleurs, le premier repas dans une trattoria familiale et modeste ressemblait étrangement à la coterie sur le pont du Gloria N. dans ce célèbre film, rassemblée pour aller répandre les cendres de la cantatrice défunte Edmea Tettua. Tettua, c’est bien sûr « Tais-toi », et je me demande ce que Fellini penserait d’ailleurs de ces causeries et de ces festins sous les lustres vénitiens du Grand Hôtel de Rimini (cher au cœur du Poeta, et mis en scène dans Amarcord), un Grand Hôtel qui fait pendant à l’Hôtel du Lido de Venezia, que Visconti a choisi comme cadre à son Mort à Venise. En effet, il n’est pas certain que Federico aimerait qu’on se répande en dissertations pourtant passionnantes et palpitantes sur son œuvre, lui qui déclarait à qui voulait l’entendre n’avoir pas de culture, et ne pas savoir ce que son film La Dolce Vita signifie, comme si cet opus lui échappait, comme lui échappera plus tard Huit et demi. Comme un médium, Fellini recevait sans doute son inspiration et la mettait en scène.

 

       

Son dernier film, La Voce della Luna, ne nous recommande-t-il pas de faire un peu de silence pour enfin comprendre quelque chose à la vie, ce grand mystère ? Grand menteur, plaisantin, génie, il est tout cela à la fois, et ces commémorations un peu universitaires, qui manquent de sel et de fantaisie, mais surtout de clowns, de saraghinas, de jeunesse et de danse, ne seraient peut-être pas de son goût, lui dont la fantaisie et le sens fescennin ont donné naissance à Satyricon et Roma pour ne citer qu’eux. Il faudrait projeter alors ses films sur cette mer Adriatique qui l’a tellement inspiré, comme on le fit une fois à Cannes peu après sa mort. Fellini, dont l’âme et l’esprit vivent toujours dans cette vieille petite ville, dans ses pierres, ses églises et ses rues, mais aussi dans les noms des restaurants évocateurs comme Huit et Demi, Saraghina, Dolce Vita, etc.

Le Gloria N. n’a pas eu à jeter l’ancre, il fait maintenant du sur-place, depuis que son capitaine au long cours est parti vers d’autres aventures, mais ce congrès fait plaisir aussi car il permet de se remémorer à la fois la générosité, doublée de cynisme parfois et d’humour toujours, d’un homme dont l’œuvre est sans doute la plus féconde du cinéma mondial. Alors, jeunes filles, jeunes gens, courez voir La Strada, Les nuits de Cabiria, mais aussi Intervista, Prova d’orchestra, et j’en passe, comme vous devez lire les grands poètes et les grands écrivains afin de vous éveiller au sensible. À ce sujet, le congrès en profita pour ouvrir au public la bibliothèque personnelle du cinéaste qui, pour un homme qui disait au détour d’interviews qui l’ennuyaient ne pas avoir aimé l’école, ne possédait pas moins de 2000 ouvrages, tous dédicacés, annotés, livres d’art, livres savants, poésies, bandes dessinées, tous aimés, lus avec tendresse et passion. À la fin de sa vie, Fellini, devenu insomniaque, passait ses nuits à lire, et c’est son voisin libraire qui lui conseillait de jeunes auteurs qu’il n’hésitait pas à appeler si le livre lui avait plu. Ce fut un plaisir de rêvasser au milieu de tous ces volumes réunis au Musée Fellini, installé dans la maison familiale, en les parcourant des yeux, à la suite de celui qui a changé l’image du cinéma mondial.

 

       

La coterie du grand Hôtel, comme dans le souvenir de Proust à la fin de la Recherche, aurait peut-être fait sourire il Faro comme on l’appelait encore. On y rendit aussi hommage au scénariste de Federico Fellini, Tullio Pinelli, cent ans et qui n’a pas pu se déplacer pour recevoir le prix Fellini, mais que les participants ont pu voir sur écran en visioconférence. Par contre, debout sur la scène, puis le soir au cours du repas de gala au Grand Hôtel, cet autre lauréat du prix Fellini, quelque quatre ans après Emir Kusturica, Manoel de Oliveira qui, frais comme un gardon, était là, heureux à cent ans lui aussi d’être de la fête. La conférence de presse qu’il donna le samedi à midi, par la vivacité de son esprit, laissa planer sur l’assistance un murmure d’admiration, d’autant que cet autre maestro se prêta sans peine à une définition de l’œuvre de Fellini. Le soir, en recevant son prix, il eut ces mot magnifiques : « Je suis doublement heureux parce que je reçois un prix de la culture aujourd’hui, et demain ce sera un cadeau de la nature puisque j’aurai cent ans ! » En complément de programme, la fondation proposait gratuitement la projection de trois films de Manoel de Oliveira au cinéma Corso, à deux pas du célébrissime Fulgor : O passado e o presente (justement !!), Douro, faina fluvial et Je rentre à la maison.

Le lendemain, le beau soleil revenu sur l’Adriatique donnait envie de se promener sur la plage jusqu’à Riva Bella, et aller au cimetière se recueillir sur la tombe des Fellini en forme, justement, de bateau. Hélas, il fallait rentrer à Paris en espérant avoir un avion pour se sortir de cette rêverie riminienne comme à chaque fois et retrouver, hélas, la quotidienneté. Avec ce projet de livre collectif autour des objets felliniens en attendant la grande exposition d’octobre 2009 au musée du Jeu de Paume à Paris…

NDLR : Jean-Max Méjean est l’auteur de « Fellini, un rêve, une vie »

 

 


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Les Invisibles

Les Invisibles

Entre rires et larmes, le film de Louis-Julien Petit « Les Invisibles », nous fait un joli cadeau : celui de montrer que résilience balaie d’un revers tous nos clichés sur la précarité.

Asako I&II

Asako I&II

A l’image des protagonistes qui ne trouvent pas d’issue à leur histoire, nous non plus on ne trouve pas d’issue à ce film qui ne semble finalement pas abouti et qui prend de fausses allures de téléfilm.

Border

Border

Un conte moderne cruel qui revisite brillamment la figure onirique du monstre sur fond de tolérance et de recherche identitaire