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Richard III

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Dernier jalon d´une trilogie entamée par Laurence Olivier en 1944 avec le spectaculaire Henry V, Richard III, moins grandiloquent et plus stylisé, est également la dernière grande production shakespearienne entièrement financée par l´Angleterre.

Fin des années trente. Olivier, acteur britannique confirmé et convoité par Hollywood connaît ses premiers grands succès cinématographiques dans Les Hauts de Hurlevent (William Wyler, 1939) et Rebecca (Alfred Hitchcock, 1940). Acclamé pour ses prestations dans Hamlet, Macbeth et Richard III, données entre 1938 et 1944 avec la troupe anglaise du théâtre de l’ « Old Vic », également metteur en scène et producteur d’un Roméo et Juliette à Broadway, il envisage d’utiliser le medium cinématographique afin de conserver une trace de ses interprétations. Alors qu’il entreprend Carol Reed puis son ami Alexandre Korda auxquels il espère confier la mise en scène, il se voit essuyer un refus aimable, ceux-ci arguant après discussion que l’acteur possède une vision déjà très précise du film qu’il voudrait et qu’il ferait aussi bien de le réaliser lui-même. Démobilisé de la Royal Air Force à la demande de Churchill qui compte sur le film pour regonfler le moral d’une Angleterre prise sous les bombardements allemands, Olivier tourne Henry V qui sera finalement distribué en 1944. Suivront un Hamlet pour lequel il obtiendra deux oscars en 1948 (meilleur acteur et meilleur film) et Richard III (1955).

La carrière cinématographique de Laurence Olivier ne s’arrête pas là. Elle s’enrichira d’une nouvelle réalisation (Le Prince et la danseuse, 1957) et de quelques rôles dans des films importants (Spartacus de Kubrick, le Limier de Mankiewicz ou encore Marathon Man de Franklin J. Schaffner). Egalement de titres oubliables et pompeux (La Bataille d’Angleterre, Guy Hamilton, Un Pont trop loin, Richard Attenborough…) jouant sur son image de gentleman britannique. Sa trilogie shakespearienne apparaît néanmoins aujourd’hui comme sa grande œuvre de cinéaste et de comédien, et son aboutissement le très beau Richard III, véritable apothéose en couleurs d’un projet aux partis pris formels particulièrement affirmés.

Shakespeare à la lettre ?

La pièce du maître va à un rythme fou. S’inspirant du règne du dernier des Plantagenêt dont la chute mit fin à la dite « Guerre des Deux-Roses » au XVème siècle, elle prend des libertés avec l’Histoire en accentuant fortement la cruauté de son personnage principal (Shakespeare lui attribue ainsi des meurtres qu’il n’a pas commis) et en accélérant le temps. Les événements s’étant produits sur plusieurs années se trouvent ainsi concentrés sur quelques jours. Le texte (assez court) est par ailleurs d’une limpidité qui précipite la tragédie avec une efficacité redoutable. La difficulté pour Olivier sera de parvenir à transcrire cette vivacité du verbe et de lutter contre le risque de sa pétrification dans l’image. Il y parvient à l’aide d’une mise en scène qui joue d’un mouvement constant assuré par des relais ébouriffants entre la parole et la caméra. Un film qui ne s’épuise jamais malgré sa longueur (2h30) et qui laisse à bout de souffle.

La très relative fidélité de ses films aux textes shakespeariens constitue un reproche qui fut souvent adressé au cinéaste. Dans Richard III, il s’appuie sur des versions de la pièce modifiées aux XVIIIème et XIXème siècles, augmentées d’éléments explicatifs destinés à des spectateurs devenus peu familiers avec le contexte historique. Mais il retravaille également tirades et répliques, modifie l’ordre des scènes, en ajoute de nouvelles, réduit l’importance accordée à certains passages (le meurtre de Clarence notamment)… Les 25 premières minutes du film ne correspondent qu’aux quelques premières pages de la pièce. Bref, il y a là de quoi faire hurler le puriste. Mais l’important est sans doute ailleurs. L’interprétation du roi bossu que donne Olivier a quelque chose définitif. Sa perruque noire aux cheveux mi-longs, sa prothèse nasale fortement allongée, ses postures excessives, ses mimiques parfaitement dosées et maîtrisées ont forgé une image du personnage qui a pénétré l’imaginaire collectif et s’est imposée comme référence en tant qu’image shakespearienne (au cinéma du moins). Il donne au texte par sa diction un style tranchant qui dynamise l’action. Son omniprésence à l’écran, ses apartés à l’intention de la caméra, sa manière de la conduire, de jouer avec elle comme on joue à chat font du personnage un double du metteur en scène par l’intermédiaire duquel Olivier tient son ambition non pas d’adapter ou même de transposer simplement Shakespeare, mais de se mesurer à lui.

« The Hollow Crown »

La « couronne creuse » (ou « fausse couronne ») : c’est ainsi que le poète nommait le symbole royal. La succession de ses pièces historiques (9 en tout, dont certaines en plusieurs parties) donne à voir le sanglant trajet effectué par l’objet qui va de tête en tête, sans que cela semble jamais devoir s’arrêter. Dans Richard III, c’est le duc Richard de Gloucester qui convoite la couronne de son frère, Edouard IV. Il entreprendra pour s’en emparer d’éliminer toutes les personnes (hommes, femmes, enfants) qui par loyauté ou parenté se trouvent entre elle et lui. En faisant de la couronne un motif qui traverse le film du premier au dernier plan, mettant en branle la tragédie par les convoitises qu’elle suscite, Laurence Olivier lui donne un souffle et un rythme purement visuels. Il l’inscrit dans le mouvement de l’incessante succession des couronnements qui bouscule le temps et emporte tout le monde. Emportement qui sera traduit à l’écran par tout un travail effectué sur la fluidité de l’image et du montage, via les ombres et les écoulements omniprésents dans le cadre et les transitions ainsi que par l’utilisation régulière de plans-séquences orchestrés à l’aide d’amples mouvements de caméra.

Jeux, déguisements, tromperies et travestissements sont un peu les dadas de Shakespeare. C’est avec fougue, maîtrise et talent que Laurence Olivier les fait siens. Il fait de son roi Richard un manipulateur raffiné. Menteur, traître, tueur d’enfants le personnage devient à l’écran une véritable incarnation du mal. C’est sans doute sur ce point que le cinéaste semble le plus s’éloigner du poète. Si les méfaits dans la pièce et le film restent bien les mêmes, le Richard de Shakespeare et celui d’Olivier, tous deux joueurs perfides et meurtriers, évoluent de manières sensiblement différentes. Le premier sombre rapidement dans une folie qui provoquera sa solitude et sa chute. Le second se voit doté comme principal trait de caractère d’une ambition dévorante et malfaisante qui le rend à la fois moins inquiétant et moins aimable (si tant est qu’on puisse trouver Richard III un brin aimable). Moins sublime en tous cas. Olivier n’efface pas toutefois totalement cet aspect du personnage. Il lui réserve quelques moments qui contrastent avec le reste du film : un court plan sur son regard déformé par la haine suite à une remarque moqueuse d’un enfant à propos de sa bosse, un instant d’errance presque surréaliste qui le montre hurlant « My kingdom for a horse ! » en pleine bataille. Mais son interprétation privilégie dans l’ensemble les complots qui se mettent en place, les intrigues qui se nouent et se dénouent, bref, la mise en scène du pouvoir. Un point sur lequel il impose une très belle démonstration.

Titre original : Richard III

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Durée : 158 mn


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