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Rencontre avec Yariv Horowitz

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Le réalisateur israélien Yariv Horowitz signe un premier film engagé et courageux, « Rock the Casbah ». Rencontre.

Rock the Casbah est le premier long métrage de Yariv Horowitz, qui avant d’aborder le septième art, est notamment passé par la photo, la publicité ainsi que la réalisation de films pour la télévision. Mais sa véritable vocation de cinéaste, il la tient de son expérience de caméraman pour l’armée israélienne durant son service militaire effectué à Gaza au début des années 1990. De cette expérience, qui l’a marqué à vie, il a extrait la matière pour l’écriture douloureuse (sic) de ce film engagé et courageux. Nous sommes au début de la première Intifada (guerre des pierres) en 1987. Nous suivons une patrouille de soldats chargés de maintenir l’ordre. Bientôt un des leurs est tué par une machine à laver « tombée » d’un toit. Dès lors, les soldats surveilleront le village depuis ce promontoire. Le « vécu » d’Horowitz, qui imprègne incontestablement le scénario, fait de Rock the Casbah un film sensible, jamais partisan tout en étant indéniablement pacifique, voire, comme son nom l’indique, un manifeste punk.

Nous retrouvons Yaviv Horowitz au lendemain de la projection de son film en ouverture du Festival du Cinéma Israélien programmé du 3 au 9 avril 2013 à Paris. Il nous avoue être encore ému de l’accueil que lui a réservé le public.

Vous dites avoir compris durant votre service militaire, à propos de la guerre, le concept de la perte de l’innocence. C’est un concept développé par Neil Sheehan dans son best seller L’innocence perdue. Un Américain au Vietnam (1991). L’idée du traumatisme des jeunes soldats, est-ce cette pensée qui vous a guidée lors de l’écriture de Rock the Casbah ?

Pour moi, ce film est d’une certaine manière celui de la sortie de l’enfance, de l’entrée dans l’âge adulte. Ma génération a grandi avec l’armée, est en quelque sorte née avec la guerre des Six jours. Je parle bien sûr de l’appelé « moyen », de la majorité des soldats. Ce sont mes personnages dans le film, ce sont d’eux dont j’ai voulu parler. Cette majorité, à mon avis, souhaite accomplir son devoir. Mais quand vous commencez à aller à l’école et que l’on vous enseigne tous les commandements, les principes religieux, l’Holocauste et que soudain vous avez 18 ans, que vous intégrez l’armée et que l’on vous demande de réprimer une population, il y a inévitablement un conflit de valeurs qui se produit dans les têtes, une déflagration. C’est cela la perte de l’innocence, qui bien après prend parfois la forme d’une résurgence des souvenirs. Sur le coup, on n’a pas vraiment conscience de l’impact de situations très brutales. Cela a des conséquences bien précises, comme le syndrome de stress post-traumatique. Pas plus tard qu’hier, à la fin de la projection du film, j’ai vu un homme de mon âge en larmes, effondré, n’arrivant plus à se contrôler. Il avait été soldat à l’époque où je l’étais moi et vit maintenant en France. Je l’ai serré dans mes bras… Il y a aussi un ami avec qui j’ai fait mon service militaire qui m’a un jour appelé pour me dire qu’il avait dramatiquement pris conscience de certains épisodes de cette époque, alors qu’il était devenu père. De manière générale, les conséquences ont été énormes en termes psychiatriques. Beaucoup de soldats démobilisés se sont retrouvés drogués et hippies en Inde. Il y a même une société qui essaie de les ramener en Israël pour tenter de les soigner – certains du moins.

Au début du film, un soldat est tué par une machine à laver lancée depuis un toit. Avez-vous choisi cette machine pour montrer le côté absurde de cette guerre, en lui donnant d’emblée un côté tragi-comique ?

Vous savez, ça s’est réellement passé cette histoire ! Sauf que c’était le moteur d’une Peugeot, un bloc-moteur… C’est absurde, n’est-ce pas ? Mais pour moi, c’est tout ce conflit qui est absurde, qui est une perte de temps. Je voulais montrer cette totale absurdité, en effet.

Dans le même ordre d’idées, le titre que vous avez choisi – Rock the Casbah, tube punk des Clash (1982) – semble avoir une signification profonde. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Pour moi, ça signifiait littéralement « casser les murs de la citadelle », « briser les obstacles à la paix ». Oui, c’est un message punk, nihiliste d’une certaine manière, car je ne prends en définitive pas parti. C’est pour cela qu’on peut qualifier le film de punk, car à l’instar des Clash, il dit que tout le monde est fou et sans espoir. Mais le morceau de Clash n’est ni plus ni moins représentatif des goûts musicaux très occidentaux de la jeunesse israélienne. On écoutait beaucoup de rock à Gaza, tout comme dans le film les soldats qui surveillent le quartier : Pink Floyd, Led Zeppelin, AC/DC, et cætera. Mais aussi de la musique française car nous sommes assez francophiles en Israël… En face, les Palestiniens écoutaient Oum Kalthoum. Ce n’est pas exactement la même chose… [Rires]


Comment s’est déroulé le tournage ? Où avez-vous tourné ?

Nous avons tourné dans deux petits villages israéliens. Ce fut une expérience extraordinaire. Avec les villageois, les relations étaient au départ tendues, mais on est très vite devenu amis. Je me suis rendu compte qu’on pouvait vraiment travailler ensemble, contribuer à créer quelque chose, et qu’en un sens, nous avons des cultures assez similaires. Le tournage a été très court : 22 jours à cause du petit budget dont nous disposions, environ un million d’euros. Nous avons été financés, entre autres, par des fonds israéliens. On trouve facilement de l’argent pour faire des films en Israël. Je voudrais souligner ici ce point très positif, pensez notamment à Five Broken Cameras (Emad Burnat et Guy Davidi, 2012), récemment nommé aux Oscars et qui a été produit par Israël. Peu de pays dans le monde peuvent se vanter d’avoir une politique culturelle aussi tolérante. Cela s’explique en partie par le poids de notre Cour suprême, qui veille scrupuleusement à la défense de la liberté d’expression. La liberté de critiquer fait partie de notre culture.

Quelles sont les cinéastes que vous aimez, qui vous ont influencés ?

J’ai grandi dans un petit village [Pardes Chana, ndlr] et nous avions la chance d’avoir un vidéo-club. J’ai donc vu enfant beaucoup de classiques, comme les films de Kurosawa, des frères Taviani, de Fellini ou de Pasolini. J’ai de ce fait pas mal d’influences classiques, mais le grand choc fut pour moi de voir E.T. (1982) de Spielberg. J’avais 13 ou 14 ans et c’est la première fois que j’ai pleuré au cinéma. J’ai bien entendu aimé les grands films de guerre, au premier rang desquels il y a bien sûr l’immense Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979), que j’ai vu à 12 ans, Voyage au bout de l’enfer (Michael Cimino, 1978), Platoon (Oliver Stone, 1986) et Full Metal Jacket (Stanley Kubrick, 1987).

Est-ce que l’un de vos pairs, Amos Gitai, à qui l’on doit le troublant Kippour (2000), sur le Tsahal justement, vous a influencé ?

Je le connais personnellement. J’ai de l’admiration pour lui car il a le courage de créer, de faire, d’accomplir. Il a une grande énergie, contrairement à moi. Je me pose beaucoup trop de questions. L’accouchement de mon film a été un cauchemar. Amos, lui, agit. Il crée. Kippour est un film d’une grande puissance, iconique.

De manière plus générale, pouvez-vous nous dire quel est votre sentiment sur la politique menée par vos récents gouvernements à propos de la Palestine ?

Bon, je ne suis pas politicien. Je pense, enfin j’espère, que notre nouveau gouvernement reviendra à la négociation. Les radicaux des deux bords ont trop mené le jeu ces dernières années, la majorité « normale » doit maintenant prendre ses responsabilités. Si elle le fait, on sera sur la bonne voie, même si je dois dire que notre environnement, les pays limitrophes d’Israël, est instable et dur. Regardez par exemple ce qui se passe en Égypte, au Liban, en Syrie, on ne peut pas rejeter toute la faute sur Israël. Je reste malgré tout optimiste car l’Histoire nous apprend toujours qu’à la fin des fins, le Bien est vainqueur.

Quel sera votre prochain film ?

J’ai deux projets de films. L’un se déroulera au XIXe siècle et sera une histoire d’amour entre une jeune Arabe et un Juif. Ce sera une histoire optimiste. Mon projet est de montrer que nos relations peuvent êtres complètement différentes. Le deuxième film évoquera une prophétie de Nostradamus à propos de la Troisième Guerre mondiale.


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