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Regard sur le style graphique de Bill Plympton

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Dire de Bill Plympton qu´il est un artiste peu conventionnel serait un doux euphémisme. Né dans l´Oregon à Portland en 1946, c´est à New York qu´il développa ses capacités. De son propre aveu, c´est grâce à la météo de Portland, très pluvieuse, que son talent pour le dessin se serait développé, l´impossibilité de jouer dehors l´ayant forcé à trouver une << activité d´intérieur >>.

Il est assez étonnant de se dire, au vu de ses œuvres, que Bill Plympton avait essayé de travailler chez Walt Disney, place qui lui avait été refusée, malgré son talent déjà indéniable, à cause de son trop jeune âge. En effet, les délires violents, monstrueux et sexuels de Plympton n’auraient certainement pas convenu à Mickey Mouse et ses acolytes.
Ce qui frappe dans chaque film de Plympton, c’est l’aspect très artisanal de son travail, qu’il a su exploiter et qui est vite devenu sa marque de fabrique. Son évolution ne se sera pas faite à coup de films de synthèse en 3D, mais par le crayon. Passé du crayon à papier à l’encre, après être passé par l’animation en « découpage » (Lucas, the ear of corn) avec peu de succès semble-t-il, le film étant resté inachevé.

Permettez-moi, à ce stade de ce petit portrait de l’animateur américain, d’employer la première personne. Habitué du Festival International d’Animation d’Annecy, Plympton a même reçu la récompense ultime à deux reprises : en 2001, pour Les Mutants de l’Espace et en 1998, pour L’Impitoyable Lune de Miel. Étant originaire de cette même ville, j’ai eu la chance de le rencontrer. Il était là, tranquillement assis à une table à l’intérieur de Bonlieu, notre «Palais des festivals» à nous, en train de prendre un bain de soleil grâce aux rayons qui traversaient la verrière. C’était en 2001, le futur lauréat grattouillait sur des feuilles de papier, tout seul, riant de ses propres dessins de monstres, d’hommes aux expressions hallucinées et de femmes aux mensurations démesurées. Je repère le petit carton affichant son nom, que j’avais eu la chance de retenir en regardant des extraits des Mutants de l’Espace. Timidement, je m’approche et le sort de sa petite bulle, lui demandant s’il pouvait me signer son livre de dessins humoristiques, que j’avais acheté plus tôt. Sourire aux lèvres, il me prend le livre des mains et dessine un personnage de son long métrage à vitesse grand V.

Or, c’est vraisemblablement cette vitesse d’exécution qui lui a permis d’être à la place qu’il tient aujourd’hui. Le succès de ses premiers courts métrages fit de lui la coqueluche que s’arrachaient les plus prestigieuses enseignes mondiales afin d’obtenir de lui la conception de leurs spots publicitaires, de Microsoft à Taco Bell. Ainsi a-t-il pu financer ses propres films lui-même et obtenir la liberté artistique chère à tout créatif. Tant de folie et d’exubérance chez un seul homme : une carrière chez Disney – ne voyez pas ici une quelconque animosité envers ces derniers – nous aurait empêchés de voir s’épanouir l’un des univers les plus profondément « barrés » que l’on puisse imaginer sur pellicule.

Regardez les crédits de ses films :

Production, Scénario, Animation, Réalisation : Bill Plympton

Rarement un artiste aura, vraisemblablement, été aussi libre. Il a toutes les cartes en main, ou du moins tous les crayons.

Pour me donner un peu de consistance face à ce joyeux luron vêtu d’une chemise hawaïenne et à la bonne humeur évidente, je lui demandai très poliment quelles étaient ses principales influences. Il aurait pu me déballer une liste de noms que j’aurais oubliés aussitôt, mais il me dit simplement : « Emile Cohl », le pionnier de l’animation mondiale.

L’art de Plympton repose sur l’idée de métamorphose : tout corps est mouvance. Il exploite autant que possible ces êtres qu’il dessine non pas comme des personnages « fixes », à l’image d’un film traditionnel, mais en allant au-delà des « aberrations physiques » propres à l’animation. Ce ne sont pas forcément des membres surdimensionnés ou des expressions caricaturales. Son jeu est de transformer toutes les lignes qu’il dessine pour un nouveau délire visuel, un premier délire cinématographique.
Exemple simple : dans son court-métrage Parking (2003), un homme cherche à ouvrir son parking public mais dès qu’il soulève la barrière, une mauvaise herbe pousse aussitôt, dont le propriétaire n’arrivera jamais à se débarrasser. Fou de rage, il se crispe et les lignes de son front se transforment alors en un foyer de flammes.
Et avec cela, vous n’avez encore rien vu…

Emile Cohl animait déjà des formes qui transcendaient toutes les lois de la physique, Plympton fait de même avec les corps. Et pour vous en convaincre, nous vous conseillons vivement de mettre la main sur son court métrage Plympmania (1996), un concentré d’inventivité, chef d’œuvre de l’animation. Vous le trouverez notamment sur le DVD rassemblant tous les courts-métrages de l’auteur : Plymptoons édité chez E.D.

Des procédés bien éloignés des standards des productions Pixar ou Dreamworks. Quiconque regardera les œuvres de Plympton pourra sentir la feuille céder sa place à la suivante : les traits s’agitent et les coups de crayons débordent. Et pour cause, le trait ne délimite rien, ici. Il est la source du délire visuel, c’est son irrégularité et sa dynamique que recherche Plympton. Le trait est un moyen et non une fin.

« Thanks for stopping by, I hope you’ll enjoy the film. But don’t tell your mum! » (merci de t’être arrêté, j’espère que le film te plaira. Mais ne dis rien à ta mère ! ), me dit-il, le sourire aux lèvres. Le trait a beau s’agiter, son auteur est des plus tranquilles : fermant les yeux, il se tire de tout son long sur sa chaise et profite des rayons du mois de juin. La prochaine personne à aller le déranger sera… ma mère.


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