Reality

Article écrit par

Emmené par le formidable Aniello Arena, clown triste comme on en voit peu, « Reality » est un drame italien bien moins comique que prévu.

Lorsque Reality de Matteo Garrone obtint le Grand Prix au festival de Cannes cette année, une moue plutôt générale de la part de la presse française l’attendait. Septième long métrage de l’Italien, quatre ans après Gomorra (déjà un premier Grand Prix cannois en 2008), le virage de sujet et de style a pourtant été consommé. Reality fut rapidement classé comédie satyrique sur la télé-réalité, voire taxé de pamphlet contre une Italie post-berlusconienne déférente au divertissement, d’une vulgarité imbattable. Lorsque on découvre Reality plus tard, on a du mal à imaginer pourquoi tant de comparatifs : comédie italienne, Fellini, Affreux, sales et méchants.

Bien sur, Matteo Garrone a voulu réaliser une comédie, mais il s’inspire pour composer son scénario d’un fait divers. Par ailleurs, l’acteur principal du film, Aniello Arena (Luciano), est en prison depuis 20 ans, mais bénéficia d’une autorisation de sortie pour le tournage. Tout de suite on doute que le projet appelle le franc éclat de rire, confirmait par le long premier plan : vue aérienne de Naples comme pour d’avance embrasser cette ville (déjà théâtre des exactions de la Camorra) labyrinthique, où se faufile une calèche tirée par deux chevaux, contenant deux mariés s’acheminant vers le palais de leurs rêves. Solennel mais pas drôle pour deux sous.

La séquence suivante offre aux spectateurs les mœurs d’une classe moyenne italienne qui reproduit dans un hôtel des mariages fastueux, parodies de l’opulence d’une autre époque. C’est dans la répétition que ça grince, dans l’hôtel où se déroulent les réceptions, car en réalité plusieurs familles réalisent le même fantasme : Enzo, nouvelle star de l’émission phare de la télé-réalité italienne vient visiter chaque fête, hommage tarifié reproductible où l’identité des mariés se confond dans les vœux criés au micro par Enzo. La caméra fluide et intrusive déambule à travers robes criardes et corps exaltés par la proximité d’une star. Impitoyable.

 

Pourtant, le cinéaste échappe l’instant d’après au côté moraliste de cet autre bling bling dont on l’a taxé, dans d’une scène d’intimité. Complice et joueur, un couple s’embrasse et se cherche dans une chambre de l’hôtel. Ainsi nous rencontrons Luciano et sa femme Maria, pigeons de ces mariages vulgaires parmi d’autres, mais vrais héros populaires pour Garrone. Plus tard, Luciano, père attentionné, se démène pour obtenir à sa fille un autographe de la star, dans un rappel incessant à l’autorité ultime, celle de la famille, pour qui le clown Luciano ferait tout. Comme s’inscrire a Gran Fratello (Loft Story, 10 ans plus tard, en Italie) pour amuser les siens, lui qui vivote de son activité de poissonnier et de quelques menues arnaques pour arrondir ses fins de mois.

La vie napolitaine est soudainement chamboulée lorsqu’il est appelé à Cinecittà pour passer des auditions plus poussées, se rapprochant un peu plus d’une entrée dans la « villa ». Matteo Garrone ne fait pas la critique du divertissement superficiel et vulgaire que la télévision produit, d’ailleurs on ne verra rien de l’entretien ou des questions du psychologue auxquels se soumet Luciano. Il préfère laisser sa caméra traîner auprès de Maria et des enfants, observant les gamins jouer, et la femme, altière et bienveillante, qui l’attendent. Il préfère imaginer comment se désagrège la cellule familiale à mesure que le père commence à croire en sa chance. Déjà le quartier le célèbre comme un nouveau héros, tandis que Luciano anticipe, fantasme une vie plus aisée et un avenir meilleur.

Le deuxième tiers du film bascule, de chronique familiale truculente vers une tonalité plus sombre, proche du drame. Lorsque la paranoïa s’empare du personnage, qui croit être suivi par les organisateurs de l’émission, Matteo Garrone met en place un second récit. Comme si Luciano était déjà participant de l’émission, il s’imagine filmé 24h/24h, met en scène sa générosité, se créant un nouveau personnage, mise en abyme télévisuelle de sa véritable personnalité. Formidable idée puisque les ruelles napolitaines, et l’entrée de l’immeuble familial qui ressemble à un théâtre italien accueillent les nouveaux espaces fantasmatiques de Luciano, tout comme son appartement, récemment décoré comme les intérieurs épurés des lieux de télé-réalité. Avec froideur certes, le film programme la chute de Luciano, devenu un mystique du rôle qu’il n’aura jamais. Le rapprochement avec la religion vers la fin du film est peut-être un peu exagéré, le film est d’ailleurs trop long, mais il faut voir la dernière scène, où dans un plan-séquence halluciné, Luciano parvient, envers et contre tous, à intégrer les lieux de l’émission.

Reality est plus le récit de la déchirure d’une famille qu’une charge contre le divertissement outrancier, même s’il n’épargne pas (en vain ?) le miroir aux alouettes de la célébrité. Sa mise en scène raffinée ne cesse de prouver combien Garrone croit en la majesté du cinéma, qui même dominé par l’écran cathodique, auquel prêtent allégeance quasi tous ses personnages, refuse lui de broyer les individus. Le film est une preuve d’affection répétée à ses personnages, galerie de tronches que le cinéaste travaille à rendre aimables, et surtout dignes.
 

Titre original : Reality

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Durée : 115 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La Passagère

La Passagère

Plongée traumatisante dans l’électrochoc concentrationnaire, « La Passagère » est une oeuvre lacunaire unique en son genre tant elle interroge l’horreur de l’Holocauste par la crudité aseptisante de ses descriptions aussi bien que par les zones d’ombre qui la traversent. Retour sur ce chef d’oeuvre en puissance qui ressort en salles en version restaurée 4K.

Le Salon de musique

Le Salon de musique

Film emblématique et sans doute le chef d’oeuvre de Satyajit Ray même si le superlatif a été usé jusqu’à la corde, « Le salon de musique » ressort dans un noir et blanc somptueux. S’opère dans notre regard de cinéphile une osmose entre la musique et les images qui procèdent d’une même exaltation hypnotique…

WESTFIELD STORIES SAISON 2

WESTFIELD STORIES SAISON 2

Interview de Nathalie PAJOT, Directrice Marketing France d’Unibail-Rodamco-Westfiel. Elle nous présente la deuxième édition du Festival de courts-métrages Westfield Stories auquel est associé Kourtrajmé, le collectif de jeunes cinéastes crée par Ladj Ly.

Cycle Mani Kaul, cinéaste féministe de l’errance et du voyage intérieur

Cycle Mani Kaul, cinéaste féministe de l’errance et du voyage intérieur

Le cinéma de Mani Kaul dépeint subtilement la manière dont la société indienne traite ses femmes. On peut qualifier ses films d’art et essai tant ils se démarquent de la production commerciale et sont novateurs par leur forme originale. Avec une âpreté et une acuité douloureuses, le réalisateur hindi décline le thème récurrent de la femme indienne délaissée qui subit le joug du patriarcat avec un stoïcisme défiant les lois de la nature humaine. Un mini-cycle à découvrir de toute urgence en salles en versions restaurées 4K.