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Rango

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Gore Verbinski délaisse temporairement ses chers pirates et réussit haut la main son incursion dans le cinéma d´animation. Servi par un graphisme resplendissant, il signe un véritable hommage au western, tout bonnement jubilatoire.

Entre Pixar et Dreamworks, Paramount se hisse avec Rango au panthéon de l’animation et démontre qu’il n’a rien à envier à ses rivaux. En reformant le tandem Gore Verbinski/Johnny Depp après trois collaborations fructueuses sur la franchise Pirates des Caraïbes, les studios ont eu le nez creux. Car entre l’honnête faiseur hollywoodien (également réalisateur du remake Le Cercle) et l’acteur vedette, la complicité professionnelle et la confiance réciproque semblent évidentes. Le metteur en scène prouve par la même occasion qu’il est bien plus qu’un habile manieur de caméra et réalise là son meilleur film à n’en pas douter. Il a également l’intelligence de laisser à Depp la pleine liberté d’exploiter son génie créatif (plutôt mis à mal ces derniers temps, il faut bien le dire) et d’apposer sa patte, vocale en l’occurrence, dans un rôle d’anti-héros fait sur mesure.

"Cette histoire de caméléon en quête d’identité, qui plus est dans un western, l’a tout de suite intéressé. Rango n’aurait pas été le même sans sa participation, et grâce à sa présence au casting, j’ai pu travailler librement sur le film pendant un an et demi, sans la pression des studios" confiait le réalisateur lors de la conférence de presse parisienne. "La mise en abyme de Johnny interprétant un héros lui-même acteur, la référence aux pièces classiques de Homère ou de Shakespeare ont rendu ce projet encore plus jouissif. La méthode de travail sur un film d’animation est très particulière, puisque sur trois ans et demi de préparation, j’ai seulement passé vingt jours avec mes acteurs. Cependant, pour capter au mieux leurs émotions et leur énergie, j’ai utilisé le dispositif Emotion Capture qui tranche avec les règles traditionnelles du doublage" expliquait-il. Ne se limitant pas à ce procédé, Verbinski est même allé jusqu’à faire construire des décors (un saloon notamment) et a demandé à ses comédiens d’enfiler des costumes de western et d’utiliser des accessoires pour jouer les scènes. "Contrairement à la plupart des films d’animation, nous n’étions pas seuls dans une cabine de studio pour enregistrer nos voix, mais sur un plateau avec des prises de vue réelles. C’était génial pour l’interaction entre les acteurs" confirmait Abigail Breslin, découverte dans Little Miss Sunshine, et qui campe ici le rôle de la jeune souris Priscilla. Effectivement, cet étonnant travail d’interprétation porte ses fruits et compte pour une bonne part dans la cohérence de l’ensemble.

Rango, lézard de compagnie solitaire et un brin froussard, se fait des films dont il est le héros. Jusqu’au jour où le petit caméléon se retrouve accidentellement propulsé dans l’immensité aride du désert Mojave, pour finalement échouer dans la petite ville de Dirt qui subit une grave pénurie d’eau. Il y fait la rencontre d’étranges créatures devant lesquelles il se fait passer pour un homme de loi prêt à leur venir en aide. Pourtant, cette histoire va le pousser plus loin vers sa quête d’identité et il sera alors amené à jouer son plus grand rôle, le sien. Rango est à l’image de son héros reptilien. Un film caméléon qui prend des formes insoupçonnées à mesure que l’on pénètre dans son univers. Mais si le personnage doit faire face à un problème d’identité, le film change de peau avec aisance passant tour à tour du pur divertissement à la réflexion politique et écolo, de la parodie loufoque à l’hommage au septième art.
Au risque de jouer avec des codes difficilement accessibles au jeune public, le réalisateur américain se refuse à verser dans une infantilisation facile de son récit, choisissant plutôt de prodiguer une piqûre de rappel cinéphilique hyper référencée mais toujours ludique. Clin d’œil appuyé au western leonien et à ses duels théâtralisés, il puise aussi ses inspirations dans la saga Star Wars (qu’on pouvait déjà percevoir comme un western inter-galactique). Une poursuite dans un canyon à dos de chauves-souris rappelle immanquablement l’attaque de l’Etoile noire par les chasseurs ou la course de modules dans le premier épisode de la nouvelle trilogie. Des références toujours pertinentes à l’image de la scène directement reprise de Las Vegas Parano, l’hymne psychédélique du journaliste gonzo Hunter S. Thompson brillamment mis en image par Terry Gilliam, déjà avec Johnny Depp. En découvrant la chemisette hawaïenne portée par le caméléon, comment ne pas y voir l’influence du comédien sur le travail visuel du film ?

Verbinski revisite l’histoire du cinéma à l’échelle animalière : le serpent façon Robert Rodriguez ou les taupes qui évoquent les vieux classiques de guerre (La Grande Evasion). Et si à bien des égards Rango dépasse le cadre du dessin animé familial, sa direction artistique soignée (les trognes incroyables de chaque personnage) et son animation d’une beauté saisissante lui donnent un cachet remarquable qui, pour le coup, devrait convaincre petits et grands.

Plus qu’un simple pastiche, Rango EST un pur western. Moins orienté vers les classiques fondateurs du genre, le film lorgne clairement vers le style spaghetti du point de vue de son univers formel et les meilleurs westerns crépusculaires par l’atmosphère qui s’en dégage. Preuve en est avec le point d’orgue du film, un caméo ultime et jouissif de l’homme sans nom… "J’apprécie particulièrement les films post-modernes, ceux de Peckinpah par exemple, où les mythes s’effondrent, où les vieux cow-boys sont devenus inutiles à cause de l’arrivée du train" confirme Gore Verbinski. Le soin apporté à cette ambiance très particulière commence par la trame sonore d’un Hans Zimmer en grande forme, à mi-chemin entre Morricone et Beltrami. Cette remarquable toile de fond musicale fait écho aux intermèdes drôlissimes interprétés par des chouettes aux allures de mariachis. Car le réalisateur n’oublie pas les débordements burlesques et décalés qui faisaient déjà mouche dans Pirates des Caraïbes.

La portée politique et le message écolo s’avèrent discrets mais étonnamment efficaces. Sans être un pamphlet anti-capitaliste, le film ne manque pas de suggérer, crise économique oblige, le rôle douteux des banques dans cette affaire (en l’occurrence celle de la ville de Dirt est responsable du vol des économies de ses habitants). L’eau, denrée rare détournée pour alimenter les excès consuméristes de Las Vegas, la cité du vice, constitue le noeud scénaristique du film, comme le symbole d’un système qui court à sa perte.

Mais cela ne doit pas empêcher de prendre Rango pour ce qu’il est avant tout, un divertissement original et riche, truffé de blagues pimentées, un western aux accents oniriques voire mystiques, et un hommage d’une grande justesse. Verbinski aime le cinéma et ça se voit. Si on met de côté le petit coup de mou sur la fin, il livre une oeuvre qui marque de son empreinte ce premier trimestre au cinéma. Et qui sait, peut-être l’année 2011…

Titre original : Rango

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Durée : 100 mn


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